Tripartition de l'homme
Brochure publiée le 29/04/2026.
Nous avons abordé dans une autre brochure la question des multiples états de l’Être, c’est-à-dire la véritable nature de la réalité, qui n’est en quelque sorte qu’un reflet déformé et incomplet du divin.
Dans cette brochure, nous nous pencherons sur les conséquences de cette doctrine pour ce qui relève de l’état humain, et plus particulièrement sur la tripartition des composés de l’Homme. En effet, au regard de l’importance que cette dernière revêt dans les doctrines traditionnelles, il convient d’en discuter au moins brièvement.
La psychè ou le mental
La conception moderne de l’être humain (et des êtres vivants en général), qui ne voit dans celui-ci qu’un amas de cellules produisant une activité cérébrale plus ou moins consciente, est très différente de la conception que s’en font les doctrines traditionnelles. Ces dernières voient dans l’homme un composé de plusieurs « niveaux » de réalité et de transcendance, qui ne se limite pas du tout à son aspect « matériel ».
En particulier, là où pour les modernes, les pensées et les sentiments proviennent uniquement de réactions chimiques et électriques du cerveau, les théories traditionnelles considèrent que les productions mentales sont le fruit d’une sorte d’organe immatériel de l’être humain, greffé de manière symbiotique au corps physique. Il s’agit de ce que les grecs appelaient l’âme (anima), mais ce mot a pris dans le langage courant un sens très différent de celui qui était le sien à l’origine : de nos jours, lorsque l’on parle d’âme, l’on fait référence à la dimension transcendante de l’Homme, ce que nous désignerons plus bas sous le terme « d’Esprit ». Par conséquent, nous préféreront employer le terme de « mental » (psychè), qui est moins équivoque. Notons en passant que les traditions orientales parlent également du « domaine subtil » (par opposition au « domaine grossier », c’est-à-dire du domaine strictement corporel et biologique).
D’après les doctrines traditionnelles et en particulier chez Aristote, de la même manière que le corps est un composé (d’eau, de calcium, de fer etc), cette espèce d’organe est composé de plusieurs « couches ». Par exemple, il convient de distinguer l’âme dite « animale », qui concerne nos instincts plus primaires et que nous partageons avec les autres êtres vivants, et l’âme rationnelle, laquelle est propre à l’être humain et lui permet de mener des raisonnements construits. L’âme rationnelle est d’ailleurs le reflet le plus direct dans le domaine psychique de l’Esprit, que nous aborderons plus loin. De la même manière que certains peuvent avoir un corps physique plus ou moins développé, les éléments psychiques de l’individu sont susceptibles d’une prééminence inégale. En clair, l’aspect animal de certaines personnes peut être plus développé que leur âme rationnelle ou vice-versa.
Stricto sensu, le mental n’est pas un élément de notre monde corporel et matériel, mais appartient à une sorte de dimension parallèle et adjacente au nôtre, que l’on nomme parfois le monde psychique ou le « monde intermédiaire » (car il se situe entre le monde corporel et le monde spirituel). Ce dernier abrite un certain nombre d’agrégats ou d’entités psychiques avec lesquels nous pouvons être en contact ou en communication : le monde sensible et le monde intermédiaire ne sont pas hermétiquement séparés l’un de l’autre. D’après les conceptions traditionnelles, le fonctionnement du domaine psychique présente des analogies avec le monde corporel, notamment en ce qui concerne l’hérédité : de la même manière que l’enfant reçoit des apports génétiques de ses parents, il recevra un apport psychique. Cela signifie que l’enfant présentera souvent des traits de caractères similaires à ceux de ses ancêtres plus ou moins proches (de la même manière que l’on peut hériter d’une ressemblance physique de ses grands-parents), bien que ce ne soit pas systématique. Il existe également une analogie pour ce qui concerne la mort : une fois l’individu décédé, ses éléments psychiques se désagrègent de la même manière que son corps se décompose. La plupart des grandes traditions compte parmi leurs rites des rites funéraires afin que cette désagrégation se passe dans les meilleures conditions. Ces éléments peuvent ensuite être réutilisés par les prochains êtres vivants, de la même manière que l’eau contenue dans le corps pourra être recyclée par l’environnement après la mort. D’après René Guénon, c’est uniquement ce processus que l’on nomme « réincarnation », et non pas l’idée répandue de nos jours qu’un être puisse renaître dans le même monde sous les traits d’un animal ou d’un autre être humain (ce qui est impossible du fait de l’infinité de Dieu, qui exclut toute répétition).
Notons que ce monde intermédiaire relève bien de la Création et ne doit pas être confondu avec le monde spirituel et angélique : certains phénomènes ne relèvent pas du tout d’une action divine (donc spirituelle), mais psychique. C’est un monde soumis au changement et à l’action du temps, qui n’a rien à voir avec l’éternité et l’immutabilité du spirituel. Il n’y a rien de véritablement sacré ou transcendant parmi les influences psychiques, en tout cas pas par elles-mêmes, de la même manière que la matière ne possède pas de caractère particulièrement divin en soi. Il en va de même pour les entités qui habitent le monde psychique : chez les grecs, on désignait ces entités par le terme de « daïmon », chez les musulmans de « djinns », dans le Japon de « kamis ». D’après les doctrines traditionnelles, ces entités peuvent être aussi bien malveillantes que bienveillantes ou neutres, et elles interagissent surtout par le biais du mental (les cas de possession, par exemple, sont le fruit d’une action effectuée par une telle entité « tordant » en quelque sorte l’état d’esprit de l’individu pour le placer dans un état second). Interagir avec ces entités psychiques peut être très dangereux, car certaines d’entre elles sont de nature à brouiller de manière presque incurable la capacité à recevoir les influences divines. A la marge, cela peut également avoir un certain impact sur l’enveloppe corporelle de l’individu concerné : de nos jours, il semble assez bien établi scientifiquement que l’état mental d’un patient peut influer sur son état physiologique (effet Placebo, pseudocyesis, etc), ce qui s’accorde assez bien avec la théorie traditionnelle exposée ci-dessus.
René Guénon, dont l’avis fait pour nous autorité, faisait remarquer que la conception moderne fait de l’homme un système « clos », dont les interactions avec son milieu sont très limitées. La vision traditionnelle, au contraire, voit l’homme comme quelque chose de « poreux », si l’on peut dire : de la même manière que la forme corporelle de l’homme peut se modifier au contact de son environnement (il bronzera en restant au soleil, tombera malade à cause de l’humidité de l’air, etc), son composant psychique (et par extension sa santé mentale ou physique) peut être perturbé assez gravement par certaines influences du domaine subtil. Le simple fait d’être plongé dans un environnement où évoluent des influences psychiques néfastes peut avoir de sévères répercussions, de la même manière que se promener au milieu de pestiférés peut faire tomber malade. Signalons au passage que ces interactions entre le monde psychique et corporel signifient que certains éléments de notre monde sensible sont plus susceptibles de servir de véhicule aux influences psychiques que d’autre. En particulier, le sang est universellement considéré comme le principal ancrage du psychisme chez l’homme ; c’est d’ailleurs pourquoi on considérait le cœur, principal organe de régulation du sang, comme un centre important des productions du mental (plutôt que le cerveau, par exemple). Cela explique les attitudes de nombreuses religions au sujet de l’impureté du sang ou de fluides corporels similaires. De même, Guénon fait remarquer que les métaux tendent à attirer certaines influences néfastes s’ils ne sont pas « purifiés ». Nous ne détaillerons pas ce point ici, mais nous le signalons en passant afin que le lecteur puisse se faire une idée de l’ampleur des développements possibles sur ces points. Dans tous les cas, on comprendra donc que les civilisations traditionnelles interdisent formellement d’approcher de trop près ces questions sans une solide formation doctrinale.
L’Esprit ou l’Intellect transcendant1
Nous avons jusqu’ici abordé la question de la constitution de l’être humain individuel selon les doctrines traditionnelles, laquelle est bien plus complexe que la conception matérialiste d’un simple amas de molécules ou d’une sorte de machine biologique. Il est désormais temps d’aborder la dimension proprement transcendante de l’homme, car le monde traditionnel voit l’homme comme possédant une étincelle de divinité lui accordant une place particulière dans notre monde, étincelle qu’il peut faire grandir jusqu’à la transformer en soleil.
De la même manière qu’il existe un monde corporel ainsi qu’un « monde psychique », l’on peut envisager l’existence d’une couche de notre univers appartenant à un domaine que l’on qualifiera de « spirituel ». On parlera de « monde spirituel » à chaque fois que l’on désignera un niveau de réalité réellement transcendant et non-soumis à la succession temporelle et au changement. Dès que l’on commence à sortir de la multiplicité pour remonter à l’unité, l’on peut proprement parler de la spiritualité. Par conséquent, il peut y avoir bien des niveaux dans le monde spirituel : René Guénon signale par exemple que les archétypes platoniciens (dont l’équivalent, pour un être humain, correspondrait à son ange gardien) relèvent du monde spirituel, mais que ces derniers existent à un échelon inférieur à celui de l’Être pur (c’est-à-dire le Verbe, ou si l’on veut le visage révélé de Dieu et son aspect créateur), lui-même se situant à un niveau inférieur à celui de Dieu dans sa totalité infinie. On voit donc que par « spirituel », l’on amalgame des choses d’un niveau en réalité bien différent, dont le point commun est leur transcendance du fait de leur proximité vis-à-vis du divin.
Il convient toutefois de noter que lorsque l’on atteint le domaine du spirituel proprement dit, la nature des choses dont nous discutons ici change radicalement par rapport au monde corporel et au monde psychique. L’Esprit désigne la partie de l’homme proprement transcendante, celle qui n’est pas soumise au changement et à l’écoulement du temps. Il s’agit d’un élément beaucoup plus immuable, semblable à un pilier de stabilité qui attendra toujours que l’être humain vienne braver le bouillonnement du psychisme pour se raccrocher à lui. L’Esprit n’est donc nullement une « super-âme » : il y a un changement de nature radical entre le psychisme et le spirituel, de la même manière qu’il y a un changement de nature entre Dieu et le monde corporel.
Pour illustrer le rapport qui existe entre l’individu et l’Esprit, nous rappellerons ici une métaphore bien connue : la lumière est, à l’origine, de couleur blanche, mais lorsqu’elle se réfracte en passant à travers un cristal ou de l’eau, des rayons de différentes couleurs (rouge, bleu, jaune) se mettent à apparaître. Ces couleurs sont toutes contenues en principe dans la lumière blanche, dont elles ne sont en quelque sorte que des reflets incomplets, parcellaires et déformés. Elles n’ont également pas d’existence propre : si le rayon de lumière blanche disparaît, ces réfractions de la lumière également. La relation entre le divin et le monde manifesté suit une logique semblable, mais l’on pourrait dire la même chose des différents ordres de réalité les uns par rapport aux autres, entre Dieu et les anges par exemple, ces derniers pouvant être vus comme des aspects particuliers de l’action divine (c’est d’ailleurs pour cela qu’ils n’ont pas de libre-arbitre). Il en va de même des « devas » (déités) de l’hindouisme, qui ne sont que des facettes particulières du divin.
Si l’on se place du point de vue de l’être humain, on peut voir l’Esprit comme le canal qui relie l’être humain à Dieu. C’est par ce canal que les influences divines peuvent redescendre et revivifier l’homme, mais c’est également par ce canal que l’être humain peut remonter pour s’unifier avec la source de toutes choses. Le psychisme agit comme une brume ou un brouillard, qui perturbe la capacité de l’individu à recevoir la lumière divine via ce canal : l’activité mentale produit des sortes d’interférences. C’est la raison pour laquelle la première étape du travail initiatique consiste en une lutte, non pas pour supprimer l’activité mentale (ce qui serait aussi futile que de chercher à supprimer les besoins naturels du corps), mais plutôt pour le dompter. Les religions traditionnelles considèrent que le véritable être humain ne peut pas être identifié à ses pensées : nous pouvons ressentir une distance vis-à-vis de nos réflexions voire les trouver critiquables, comme les pensées intrusives ou même les jugements de valeur à l’égard d’autrui. Ce que nous sommes réellement, c’est ce qui produit ces pensées, donc la pure conscience. Nous aborderons ces questions ultérieurement, mais il ressort de tout cela un point de vue qui diffère des conceptions modernes : l’activité mentale jaillit comme naturellement de l’être humain, mais elle reste un élément secondaire de sa nature profonde et il convient de l’ordonner et de la canaliser préalablement à toute quête spirituelle.
Dès lors, l’on comprendra que l’influence spirituelle est d’une nature incomparablement supérieure à celle du mental, ce qui signifie que le psychisme peut être ordonné par l’action de l’Esprit : l’on peut voir l’activité psychique comme une sorte de typhon, qui peut être maintenu en place et purifié par des descentes régulières d’énergie divine à travers des rites religieux tels que la messe chrétienne ou les cinq prières musulmanes. Ces rites exotériques, bien qu’ils dispensent incomparablement moins d’influence spirituelle que dans un cadre initiatique, servent malgré tout à éviter aux civilisations traditionnelles le caractère néfaste de certaines influences psychiques inférieures que nous évoquions plus haut. D’ailleurs, dans l’islam, il est dit que « c’est par la nafs [le mental] que Satan trouve ses leviers d’action, mais la rûh [l’Esprit] lui est inaccessible ». C’est également pour cela que dans la Bible, les miracles de Moïse sont supérieurs à ceux des magiciens noirs de Pharaon : les magiciens font appel au domaine psychique, là où Moïse, qui fait descendre sur terre des influences spirituelles, fait appel à quelque chose d’incomparablement plus grand qui dissipe les pouvoirs de ses adversaires.
Notons que dans la mesure où le spirituel (c’est-à-dire Dieu) est la source de toute chose, la plupart des traditions s’accordent à dire que la descente régulière d’énergie divine est la seule chose qui permette à notre monde de ne pas s’évanouir en pur néant : plus le monde est coupé du spirituel, plus il devient corrompu et instable. Guénon faisait remarquer que, dans la société tibétaine traditionnelle, le petit peuple voyait dans les étudiants du bouddhisme Vajrayana des êtres qui permettaient au monde de se perpétuer par leur simple existence, car ils attiraient dans celui-ci l’influence spirituelle du fait de leur pratique. Il y a là un point qui est trop peu commenté lorsque l’on parle de métaphysique traditionnelle, et qui explique les écrits de René Guénon quant à l’organisation sociale et politique : il est crucial, pour la continuation même de l’existence du monde, que l’influence spirituelle se diffuse aussi largement que possible et donc que la société soit la plus adaptée pour ce faire.
1. De manière générale, l’on peut utiliser « Esprit » et « Intellect » de manière interchangeable lorsque l’on se place du point de vue de l’être humain individuel. Toutefois, René Guénon précise que, si l’on voulait vraiment faire preuve de la plus stricte rigueur, la première notion revêt un caractère plus absolu et universel (correspondant à Atma, le Soi, donc au divin dans son infinité), tandis que l’Intellect correspond au rayon de lumière produit par Atma et qui éclaire la Création (rendu en sanskrit par le terme buddhi). Nous signalons ce point en passant.