L'initiation chez René Guénon
Brochure publiée le 29/04/2026.
L’une des notions les plus importantes de l’œuvre de René Guénon est celle relative à l’initiation. Il s’agit également d’une notion absolument centrale de la plupart des grandes religions, qui permet de lever bien des méprises et incompréhensions quant à la nature véritable de toute spiritualité. Au fond, l’on pourrait dire que la compréhension véritable de l’initiation, de son importance et de ce qu’elle implique est la clé pour vraiment saisir la raison d’être des grandes religions et du cheminement spirituel ; bien des évènements de notre histoire s’expliquent à travers elle. Il nous était donc impossible de passer outre ce sujet dans le cadre de notre production doctrinale et cette brochure servira à l’introduire d’une manière aussi claire et succincte que possible.
Qu’est-ce que l’initiation ?
L’initiation désigne la transmission d’une influence spirituelle (c’est-à-dire une sorte d’énergie divine) qui déverrouille en celui qui la reçoit des possibilités de communication avec des états d’Être supérieurs. Depuis la Chute, les yeux de l’Homme sont en quelque sorte couverts par un bandeau qui l’empêche de percevoir le monde tel qu’il est réellement, c’est-à-dire en réalité une théophanie. L’initiation vise à rendre la vue à cet homme aveuglé, afin qu’il puisse embrasser le monde dans toute sa réalité et enfin découvrir les couleurs et les formes. Pour prendre une autre métaphore, l’on pourrait dire que l’âme (ou plus exactement l’Esprit) d’un homme, qui est son canal de communication avec le divin, est largement bouchée depuis cette époque reculée, de telle sorte que la lumière spirituelle ne peut y passer que de manière très ténue et parcellaire, via les rites exotériques de différentes traditions telles que la messe chrétienne ou les cinq prières musulmanes. L’initiation vise à « déboucher », si l’on peut dire, l’Esprit afin de permettre à l’individu de contempler directement la lumière divine plutôt que de se contenter de son reflet plus ou moins déformé. Nous renvoyons le lecteur à nos écrits traitant des états multiples de l’Être s’il souhaite approfondir ce point, mais ces quelques phrases seront suffisantes pour comprendre le but général de l’initiation.
Par conséquent, l’on peut voir l’initiation comme une sorte de clé permettant de déverrouiller une porte menant à un trésor, ce qui explique de nombreux récits symboliques ainsi que de nombreux mythes ou légendes de traditions spirituelles. Cependant l’initiation ne constitue pas le trésor en lui-même : une fois la porte déverrouillée, le prétendant doit encore la franchir ; une fois l’initiation conférée, le gros du travail reste à faire et comme son nom l’indique, il ne s’agit que d’un commencement Une fois que l’on a donné la vue à l’aveugle, ce dernier doit encore ouvrir les yeux pour découvrir et contempler tout un monde de couleurs. La transmission de l’influence spirituelle est une initiation virtuelle (pour reprendre la terminologie de René Guénon), mais il faut encore la rendre effective. C’est pourquoi la plupart des organisations initiatiques donnent un certain nombre de pratiques afin de faire grandir cette réalisation spirituelle (chants de mantras, méthodes de médiations, etc.). Il arrive également qu’il existe plusieurs « niveaux » d’initiations, qui se traduisent par plusieurs transmissions du genre dont nous avons parlé plus haut : Guénon parle des « petits mystères » et des « grands mystères » pour distinguer ces deux catégories d’illumination.
Notons au passage que cette réalisation initiatique n’est pas une connaissance théorique (bien qu'elle s'appuie généralement sur une solide formation doctrinale pour que l'initié comprenne ce qu'il perçoit) ni une simple expérience plus ou moins émotionnelle. Elle est bien plus que cela, et s’approche de l’acquisition d’un sixième sens par l’individu : c’est d’ailleurs pour cela que dans l’hindouisme, elle est associée à l’ouverture du « troisième œil » de Shiva, qui réduit en cendre les illusions. La connaissance qu’elle confère est donc « directe », et prend la forme d’une sorte de révélation intérieure ; l’on pourrait incidemment remarquer que l’initiation constitue la meilleure réponse à des objections d’athées ou d’agnostiques quant à l’impossibilité de « voir » le divin : d’une certaine manière, la voie initiatique le permet bel et bien. On comprendra d'ailleurs ici pourquoi la notion de « secret » initiatique semble prépondérante dans de nombreux ouvrages traitant de ces sujets : de la même manière que l'on ne peut pas réellement expliquer ce qu'est une couleur à un aveugle, cette nouvelle perspective ne peut pas vraiment être communiquée aux non-initiés à travers les mots. Comme René Guénon le fait remarquer, le sens qu'a ici ce mot de secret n'a rien à voir avec celui qu'il possède dans le terme « société secrètes » et est bien plutôt à rapprocher de ce dont les soufis parlent lorsqu'ils disent que la Connaissance [initiatique] est un secret entre Dieu et le croyant.
Pour finir, il convient de préciser que contrairement à une assimilation que l’on pourrait être tenté de faire, René Guénon tient absolument à distinguer l’initiation de ce que l’on appelle couramment le « mysticisme ». Par soucis de simplification, l’on pourrait accepter ce dernier terme si l’on s’en tenait à une définition plus ou moins vague regroupant tout ce qui relève de la faculté d’entrer en communication avec des états supra-humains, donc d’entrer en quelque sorte directement en contact avec Dieu jusqu’à atteindre une exaltation et une illumination. Toutefois, si l’on souhaite être un peu plus précis, il existe une différence notable entre la mystique et l’initiation : la mystique consiste à entrer temporairement et irrégulièrement en contact avec des états supérieurs, là où l’initiation constitue un sentier beaucoup plus balisé et où les acquisitions spirituelles sont définitives. Pour utiliser une métaphore, l’initiation donne définitivement la vue à un aveugle, tandis que le mysticisme ne la lui donne qu’infréquemment et pour de brefs instants. Le mystique sait donc qu’il existe des couleurs, mais il n’a guère eu le temps de se familiariser avec elles et n’a pas vraiment de contrôle sur les moments où Dieu lui accorde de telles facultés : son expérience tend donc à être relativement décousue et « anarchique ». Par conséquent, la compréhension de la vraie nature de la réalité tend toujours à être plus profonde pour les initiés que pour les simples mystiques.
Les conditions de l’initiation
La particularité des écrits de René Guénon en ce qui concerne l’initiation est en quelque sorte son degré de « technicité ». Guénon liste un certain nombre de conditions préalables à toute réalisation spirituelle empruntant la voie initiatique et dans la mesure où il s’agit de l’un des principaux apports de son œuvre, il nous paraît important de les lister ici.
Premièrement, la personne concernée doit être qualifiée à recevoir l’initiation de manière générale. Tous ne sont pas aptes à comprendre les mystères du divin et tous n’en ressentent pas nécessairement l’intérêt non plus, de telle sorte qu’ils ne possèdent pas réellement de « portes » susceptibles d’être ouvertes aux influences divines, ou du moins cette porte ne mène-t-elle qu’à un chemin bien restreint. De manière générale, Guénon voit les individus et les choses comme possédant tous en eux-mêmes certaines « possibilités » particulières à l’état latent, de la même manière qu’un gland possède à l’état latent la possibilité d’être un chêne : si ces possibilités font défaut, alors il sera impossible à l’individu de devenir ce qu’il ne peut pas être, de la même manière qu’il est impossible pour un gland de devenir une tomate. Cela explique pourquoi l’initiation ne peut être réservée qu’à un relativement petit nombre de personnes et ne peut pas être « distribuée » indistinctement.
Deuxièmement, il faut encore que le candidat soit capable de recevoir la forme spécifique d’initiation à laquelle il se destine. En effet, le travail spirituel sur lequel l’on s’appuie pour développer les possibilités transmises par l’initiation peut prendre des formes très diverses et certains s’appuient par exemple sur les métiers : c’est notamment le cas de la Franc-Maçonnerie, censée être réservée aux tailleurs de pierre et aux architectes. D’après Guénon, il a également existé des initiations basées sur le tissage ou d’autres métiers plus ou moins spécifiques. Dans ces conditions, l’incapacité à accomplir le métier en question (par exemple, si l’on est bossu ou difforme) rend impossible le travail spirituel sur lequel se base l’initiation et disqualifie en pratique l’individu de prétendre à cette forme particulière. De même, une personne muette sera bien en peine de réciter les chants et mantras nécessaires au travail spirituel de telle ou telle forme : il sera donc disqualifié de ces dernières même s’il possède les aptitudes intellectuelles et spirituelles pour prétendre à l’initiation de manière plus générale.
Troisièmement, l’initiation ne peut être conférée que par une organisation dont l’origine et la légitimité ne sont pas douteuses. En effet, pour transmettre l’influence spirituelle, l’on doit soi-même l’avoir reçue, ce qui signifie qu’une initiation authentique ne peut être conférée que par un individu se rattachant à une « lignée initiatique » remontant aux plus grands maîtres de la spiritualité concernée : les musulmans soufis parlent de « chaîne » ou silsilah, qui remontent jusqu’au Prophète à travers divers grands maîtres spirituels. Il existe quelques très rares exceptions, que la tradition islamique désigne sous le nom de « solitaires » (afrâd, reliés à la figure énigmatique d’al-Khidr), mais ces cas sont à la fois fort peu communs et entourés d’un mystère que nous ne sommes pas sûrs d’avoir entièrement réussi à dissiper pour le moment, aussi ne signalons-nous ce point qu’en passant.
Quatrièmement, pour que la transmission de l’influence spirituelle se produise effectivement, il est nécessaire de suivre un rituel précis, en présentiel, auprès d’un représentant autorisé d’une organisation initiatique. Dans le soufisme par exemple, on parle de « prendre le Pacte » ou de « recevoir la barakah », ce qui se traduit souvent par une cérémonie en présence du maître où l’on récite avec une grande concentration un certain nombre de formules tirées du Coran ; dans le bouddhisme tibétain, cela prend également une forme similaire tandis que dans la Franc-Maçonnerie, il semble que le rituel implique un certain nombre d’autres éléments. Il nous est arrivé de voir certaines personnes possédant un niveau spirituel qui semble incontestable (Éric Tolone, notamment) affirmer qu’un tel formalisme ou ritualisme n’est pas strictement nécessaire, car simplement être dans la présence silencieuse d’un maître spirituel peut amener à la transmission d’une véritable influence lorsque l’on se trouve dans de bonnes dispositions. De telles considérations semblent être appuyées par certaines remarques plus ou moins cryptiques de Guénon au sujet de « l’action de présence », mais il ne semble pas clair que l’on puisse les mettre en équivalence avec une initiation véritable. Quoiqu’il en soit, nous avons choisi de signaler ce point en passant afin de se prémunir des dangers d’une trop grande « systématisation », car comme le disait Guénon, l’Esprit souffle où il veut ; bien qu’en l’espèce, à notre époque où le « New Age » reste très populaire, il vaut peut-être mieux pêcher par excès de formalisme que par manque. Jusqu’à preuve du contraire, il faut donc considérer que toute initiation qui ne prend pas la forme d’un rituel de proximité, fut-il très simple, n’est pas vraiment valide : de cette façon, l’on est au moins sûr de ne pas perdre son temps.