Inconscience climatique
Brochure publiée le 29/04/2026.
À l’heure où nous écrivons ces lignes, l’importance des problématiques écologiques n’échappe plus guère qu’à une poignée de milieux plus ou moins déraisonnables. Malgré tout, les progrès sont toujours timides au regard de l’ampleur de la tâche, et les efforts déployés par les institutions tardent à porter leurs fruits – c’est du moins ce qu’en disent les militants écologistes. Malgré tout, l’on peut au moins se réjouir de la place grandissante que le problème occupe dans le discours public, ce qui constitue déjà une victoire en soi : le travail de sensibilisation, la « prise de conscience écologique » permettront assurément de faire avancer le débat dans la bonne direction et, on l’espère, d’influencer la voix du peuple vers plus de responsabilité environnementale.
Après tout, qu’on y songe un instant : il y a encore quelques générations, l’on ignorait parfaitement que les actions de l’homme sur la biodiversité, l’atmosphère et plus généralement la viabilité de son espace de vie pouvaient être néfastes. C’est comme si, jusqu’ici, l’on avait été aveugles à l’influence des actions de l’homme sur son milieu : ou bien que l’on manquât de données (la connaissance scientifique n’étant pas assez avancée), ou bien que l’on n’ait pas voulu le voir - par une sorte d’indifférence quant au devenir de son environnement. C’est donc seulement récemment que les sociétés ont pu réellement prendre conscience de la nocivité de leurs activités dans toute leur ampleur, que ce soit à l’échelle nationale ou mondiale.
Du moins, c’est ce que l’on pourrait être tenté de croire. Cependant, les travaux de l’historien des techniques Jean-Baptiste Fressoz apportent un démenti à cette idée. En effet, les milieux bien informés savaient pertinemment que l’action humaine impacte le climat environnant depuis au moins le XIVème siècle : par exemple, les puissances Espagnoles et Portugaises ont pu amplement constater l’effet de la déforestation sur leurs possessions coloniales des îles Canaries ou du Cap vert (ce qui a impacté le taux de rétention d’eau, donc les paternes météorologiques). En fait, le changement climatique était même parfois utilisé pour justifier la colonisation : puisque l’homme européen sait modifier le climat par son activité, la conquête et l’exploitation des rudes terres du Nouveau Monde par les occidentaux permettront de rendre ces espaces plus doux et vivables – ce qui prouvait astucieusement le bien-fondé de l’entreprise !
Et l’on aurait tort de croire que ce genre de discours sur les liens entre l’homme et le climat n’avait pas pénétré dans ce qu’on appellerait aujourd’hui la société civile : au contraire, les population avaient bien été mises au courant par les autorités. C’est ainsi, par exemple, que la propagande Révolutionnaire de 1789 accuse la monarchie… d’avoir dégradé le climat de la France par une gestion sous-optimale des espaces agricoles et sylvicoles !1 La Feuille villageoise, hebdomadaire révolutionnaire à destination du petit peuple des campagnes, explique en détail la nécessité d’une attention minutieuse portée à l’entretien des forêts et du maintien de ce que l’on appelle aujourd’hui la biodiversité ; n’hésitant pas à réprimander vertement les paysans qui défrichent inconsciemment en soulignant l’effet néfaste que leurs actions auront sur le climat (et donc les récoltes) de la France. De manière plus générale, les cercles scientifiques étaient bien conscients de l’interconnexion complexe des écosystèmes entre eux : Buffon , naturaliste du XVIIIème siècle, ayant remarqué l’émission importante de vapeur d’eau des plantes lors de ses expériences, nota que cette observation expliquait bien des choses sur les paternes climatiques du continent américain. On le voit : il y a deux siècles et demi, les scientifiques raisonnaient déjà à l’échelle globale sur ce genre de questions, et ce de manière assez sophistiquée. On réfléchissait activement aux relations réciproques qui liaient l’homme et son environnement, et donc à la désirabilité de certaines actions sur les conditions du milieu de vie – ce qui, à une époque où les famines étaient fréquentes, constituait un sujet de préoccupation récurent.
Par analogie - mais à une échelle plus réduite, la Révolution Industrielle n’a pas amené à une sorte d’amnésie collective suite à un enthousiasme débordant pour le sacro-saint Progrès. Il ne faudrait pas croire que Mme Hidalgo, inspirée par la Providence, se soit soudainement rendue compte de la nocivité des voitures pour la vie urbaine et plus généralement pour l’expérience des piétons. Car la voiture n’a pas été adoptée avec enthousiasme et sans questionnement par une population technophile : c’est même très exactement l’inverse, puisqu’il paraissait impensable de réserver des pans entiers du territoire aux seuls automobilistes - bien souvent forts aisés par ailleurs. Ce serait comme si, demain, l’on annonçait réserver la moitié de nos modernes trottoirs aux seules trottinettes électriques (ou aux scooters Vespa, pour rester dans l’analogie) : il y aurait de quoi se plaindre ! D’autant que les habitudes ont la vie dure : ainsi, des centaines d’enfants américains sont morts chaque année dans des accidents - les pauvres n’avaient pas encore intégrés que l’espace public ne leur appartenait plus. On érigea des monuments pour eux dans plusieurs villes américaines, où de grandes manifestations anti-automobiles eurent ponctuellement lieu pour des raisons de ce genre.
En vérité, l’adoption de l’automobile s’est faite à marche forcée, sous la pression de toutes sortes de lobbys automobiles et industriels (qui, d’ailleurs, firent de leur mieux pour torpiller les compagnies de transports en commun locales, comme le tram aux États-Unis). Ainsi, bien souvent, lorsqu’on a daigné demander son avis à la population sur la question automobile, sa réponse fut négative : un canton suisse (les Grison) rejeta 10 référendums consécutifs sur la démocratisation de l’automobile, en dépit d’un lobbying acharné des industriels. Il ne s’agissait pas là d’un luddisme débordant, puisque ces mêmes Suisses étaient prêts à autoriser les camions et autres engins à moteur d’usage collectif ; mais ils ne voyaient que des inconvénients à introduire une machine profitant essentiellement aux riches qui rendrait les compagnies ferroviaires publiques (donc payées par leurs impôts) obsolètes, et qui causerait une usure considérable de leurs routes - là encore publiques. En bref, il ne faudrait pas croire qu’après la Révolution Industrielle, on acceptait inconsidérément toutes les technologies sans se poser la question de leur impact dans l’environnement immédiat : un article de The Economist de 1911 trouve même impensable de laisser ces amas de métal bruyants et polluants monopoliser les rues d’une grande ville impériale comme Londres !
Winston Churchill a dit un jour : « Les hommes qui ignorent le passé sont condamnés à le répéter ». Lui-même devait sans doute ignorer le passé, car il semble bien que la grande leçon que l’on retire de l’étude de l’histoire, c’est précisément que personne n’en retient jamais rien. L’homme occidental moderne, persuadé qu’il est de sa supériorité dans tous les domaines, semble incapable d’imaginer ne pas être le pinacle de l’humanité : avant lui, il n’y avait rien, ou bien peu de choses. Ceux qui l’ont précédé étaient peut-être de bonne volonté, mais ils ne font pas le poids face à son originalité, à son génie, à sa vue perçante et son assurance inégalée. L’on pourrait croire que nous exagérons, mais alors comment expliquer cette rhétorique de la ‘prise de conscience’, qui n’est qu’une façon de dire (avec un dédain poli) que nos ancêtres étaient naïfs, aveugles ou stupides ? Croit-on qu’ils ne voyaient pas le lien entre la récente construction d’une usine chimique et la destruction de la faune et la flore qui s’ensuivait inévitablement ? Qu’ils pensaient que raser des forêts n’avait aucun impact sur l’écosystème et la biodiversité (et par extension, le cycle de l’eau et la fréquence des pluies) ? Lisez-donc Tolkien ; le Seigneur des Anneaux est principalement construit autour de deux axes : le catholicisme romain et la critique de l’industrialisation, précisément sur cette base de destruction effrénée de la nature !
Certes, nos prédécesseurs n’avaient peut-être pas le degré d’affinement dans les instruments de mesure que nous possédons, n’avaient pas sous la main des théories et modèles du plus haut niveau. Mais, en vérité, combien de nos contemporains savent réellement décrypter ces données scientifiques, combien d’entre eux ont pris le temps de se pencher sur la question et de vérifier par eux-même les affirmations des climatologues ? Pour la grande majorité de la population, la « conscience du problème climatique » est vague et diffuse ; elle se limite à quelques points : la biosphère terrestre est un système complexe et interconnecté, et les actions des hommes peuvent l’influencer de manière fortement négative. En dehors d’une poignée de scientifiques bien au fait de la question, nous ne sommes pas sûr que la prise de conscience tant vantée présente des différences significatives avec ce qui relevait de la connaissance commune il y a déjà plusieurs générations (pour ne pas dire siècles : la théologie chrétienne médiévale ne disait pas autre chose). Nous n’avons pas non plus l’impression que ce soit la nature urgente des changements nécessaires qui ait frappé l’esprit de nos contemporains : quand on gratte la surface, on est frappé de voir à quel point l’ampleur réelle du problème est très mal comprise – cf notre article précédent. Sans aller jusqu’à paraphraser Kaczynski, nous sommes frappés de voir à quel point le concept de décroissance ou même d’une remise en question radicale de la civilisation industrielle semblent absents de l’esprit de nos contemporains – alors qu’elles pourraient au moins être envisagées sérieusement comme des éventualités face auxquelles se préparer. Comment alors faire de la ‘prise de conscience écologique’ une victoire majeure qui permet de se féliciter de sa propre lucidité et clarté d’esprit qui, sûrement, accouchera d’une solution géniale presque mécaniquement ?
Il nous semble plutôt, au contraire, que cette idée se repose finalement sur le présupposé qu’il suffit de donner accès à une information jusqu’ici inconnue pour que se réorientent les habitudes, ce que nous percevons comme une insidieuse forme de désengagement. En vérité, il existe un mot anglais pour désigner ce genre de croyances : on parle de ‘slacktivism’, l’activisme (pas très actif physiquement, du reste) qui consiste surtout à parler du problème en partant du principe que cela suffira pour le résoudre. Nous ne nions pas la nécessité de mener une sorte « d’éducation populaire » sur des problématiques de ce genre, mais nous ne parvenons pas à nous expliquer l’auto-satisfaction qui accompagne inévitablement cette idée de ‘prise de conscience écologique’ chaque fois qu’elle est évoquée. Pour nous, au contraire, il s’agit d’un jeu très dangereux, puisque derrière cette formule se cache implicitement l’idée que le manque de progrès dans la résolution des questions environnementales relevait simplement d’un manque d’information, l’absence d’une causalité établie dans les esprits entre action humaine et externalités négatives. C’est pour nous une grossière erreur qui, en plus de faire preuve de peu d’humilité intellectuelle, se substitue certainement à la recherche des causes beaucoup plus profondes qui paralysent la mise en application des solutions possibles – car il semble certain que l’accès a l‘information n’en fit jamais réellement partie.
1. Sur la révolution et le dérèglement climatique, voir "Les politiques de la nature au début de la révolution. Sens et fonctions de l’alerte environnementale, 1789-1793", de Jean-Baptiste Fressoz.