Le mythe de la transition énergétique
Brochure publiée le 29/04/2026. Les notes de bas de page ne sont pas de Valyrian.
Ces derniers temps, deux mots reviennent régulièrement dans le débat public : « transition énergétique ». Il n’aura échappé à (presque) personne que la civilisation industrielle moderne cause de très graves dommages à l’environnement et à la biodiversité, et les pouvoirs publics comme la société civile ont décidé de se pencher sur le problème. Une solution évidente s’est rapidement imposée dans les esprits : de la même manière que nos sociétés sont passées d’une source d’énergie (et donc d’une rupture technologique) à l’autre depuis le XVIIIème siècle dans leur développement techno-économique, nous devons transitionner vers une société plus verte.
Cette vision de l’histoire, rarement remise en question, semble s’appuyer sur des données solides : après tout, au cours des deux derniers siècles, le bois fut détrôné de sa place de première source d’énergie par un nouveau venu, le charbon. Puis, ce fut le tour du pétrole et du gaz ; et désormais, grâce aux technologies comme le nucléaire, l’hydraulique et le solaire, nous pouvons espérer réaliser une nouvelle étape de ce passage cyclique d’un système énergétique à l’autre, mitigeant - nous l’espérons – les effets de nos choix de vie sur le monde qui nous entoure.

Mais cette façon de présenter les choses est malhonnête, puisque le climat ne raisonne pas en valeurs relatives. Seules les valeurs absolues comptent ; et celles-ci infligent un démenti net à l’idée que l’on serait passé d’une énergie à l’autre : le Royaume-Uni de 2022 consomme nettement plus de bois pour se chauffer qu’il n’en faisait en 1890 (en valeur absolue, soit 6 à 12 millions de mètres cubes de copeaux de bois importés à grand frais du Canada et des USA ; cf les recherches de l’historien des techniques Jean-Baptiste Fressoz). De la même manière, le pic de consommation de charbon aux États-Unis n’est pas 1890, pas 1929, ni 1942, ni 1970, pas même 1990. L’année où les États-Unis ont consommé le plus de charbon de leur histoire était 2007.1 Drôle de transition que celle qui cause une augmentation continue pendant plus de 200 ans !
En réalité, les sources d’énergies ont toujours été cumulatives. Historiquement, le charbon n’a nullement remplacé le bois : pour fabriquer les étais des mines, pour poser les rails, il a fallu (et il faut toujours) abattre une quantité considérable d’arbres pour fournir un volume de bois constant (sans cesse renouvelé à cause de l’usure, près de 20 millions de mètre cubes sont employés à ces fins aux USA chaque année).2 Le pétrole n’a pas non plus remplacé le charbon : pour construire les voitures ou les moteurs, la métallurgie à haute température était nécessaire – et donc du charbon. Ford lui-même disait que trois ressources étaient nécessaires pour l’industrie automobile : l’acier, le fer et le charbon. Ces deux sources d’énergies sont en fait rapidement devenues imbriquées les unes dans les autres : l’extraction du charbon devint beaucoup plus efficace (et donc rentable) grâce aux machines utilisant du pétrole. Cela est d’ailleurs logique : en quoi le pétrole aurait-il rendu obsolète le charbon, au regard de ses propriétés énergétiques ? Pourquoi substituer les énergies quand on peut les utiliser de manière complémentaire ? Ceci explique assez aisément que virtuellement aucune matière première n’a vu son utilisation diminuer dans les 150 dernières années.
Et cela se voit même dans le cas des animaux : si nous utilisons bien moins d’animaux de ferme pour nos besoins en énergie, nous devons bien admettre que nous en élevons bien plus que nos ancêtres – pour la consommation, notamment. En fait, nous avons pratiqué un élevage si intensif, sélectionnant génération après génération les ‘meilleurs rendements’, que la majorité des espèces de poules ne savent plus couver (on doit faire appel à des couveuses artificielles), et nous devons tailler la pointe de leur bec pour éviter qu’elles ne s’entre-tuent (les meilleures pondeuses étant souvent les plus agressives du lot)3. Sans parler, au passage, des pertes de qualité nutritionnelles induites par de tels usages.
Ce concept de « transition énergétique » n’est donc pas une évidence, une sorte de marche de l’histoire allant de soi et largement documentée empiriquement. Bien au contraire : ce qui est présenté comme l’inévitable marche du progrès n’est qu’un écran de fumée, qui masque pudiquement l’ampleur des changements nécessaires pour sauver le climat. Il s’appuie sur le mythe que des ‘transitions’ se sont déjà produites par le passé, et qu’avec un peu de bonne volonté nous pourrons reproduire ces schémas précédents. Mais ce qui se cache derrière ce mot, en réalité, c’est une véritable révolution : il ne suffit pas de faire augmenter la part relative de ‘vert’ dans l’énergie produite, mais de faire diminuer très largement le volume d’énergies fossiles consommées qui n’ont jamais fait que croître – ce qui n’a pas de précédent historique.4
Et même ici, ce terme de ‘transition énergétique’ reste équivoque. Car il place la faute sur la seule production d’énergie là où, en réalité, l’énergie n’est qu’une faible portion du problème : le secteur du bâtiment est extrêmement émetteur de CO2, et il est certain que faire tourner une bétonnière avec des panneaux solaires ne verdit guère cette dernière – à supposer que les panneaux solaires soient verts eux-même, ce qui n’est nullement garanti. Il ne s’agit pas seulement de construction de nouveaux bâtiments : près d’un tiers des ressources du secteur de la construction sont allouées à l’entretien des infrastructures déjà existantes – le ciment que nous utilisons ayant une durée de vie très faible.
Ajoutons à cela que nous ne pouvons guère, dans cette situation, nous reposer sur ce mot que tout le milieu financier a à la bouche : celui d’innovation. Car c’est sans compter le temps de diffusion extrêmement lent des technologies : il faut parfois des décennies pour qu’une technologie même révolutionnaire soit adoptée à grande échelle après de nombreux tests. Même la voiture a mis près d’un demi-siècle à se démocratiser dans les pays industrialisés (qu’on pense par exemple que les opérations de la Seconde Guerre Mondiale reposaient bien plus sur des chevaux que sur des voitures : la campagne de France fut menée par des cavaliers plutôt que par des blindés). Même si une innovation était adoptée unanimement, il faudrait une réorientation complète de la production économique et des incitations très fortes pour remplacer intégralement les utilisateurs de l’ancien modèle - sans quoi les technologies ne feront jamais que s’additionner : les véhicules électriques ne détruisent pas le marché des véhicules à essence, mais ne font au mieux que le déplacer dans les pays peu développés via un effet rebond bien connu.5 Tous les occidentaux passant par Dakar pourront constater que des épaves extraordinairement polluantes ont de beaux jours devant elles !
Ce n’est pas en se voilant la face et en se cachant pudiquement derrière des termes ambigus, vagues et mal définis que la finance pourra jouer son rôle. Toute université qui a vocation à former l’élite de la nation, tout acteur institutionnel soucieux de remplir son devoir envers la société devrait s’assurer de bien nettement définir l’ampleur du problème. Sans quoi, aucune solution sérieuse et durable ne pourra être trouvée.
Pour finir, on peut recommander ces deux vidéos de Jean-Baptiste Fressoz sur la transition énergétique :
1. Source : l'article Coal explained sur le site de l'U.S. Energy Information Administration. "Total annual U.S. coal consumption based on weight (tons) peaked in 2007, but when based on energy content, it peaked in 2005."
2. Source : la FAQ de la Railway Tie Association. "Approximately 20-22 million wood ties are replaced each year in these countries.
3. Source : Muir, W.M., et D.L. Liggett, 1995a. Group selection for adaptation to multiple-hen cages: selection program and responses. Poultry Science 74.
4. Il y a en réalité un seul précédent historique : la tourbe, source d'énergie importante dans la révolution industrielle hollandaise, n'est aujourd'hui plus vraiment utilisée. À ce sujet, voir l'article Medieval smokestacks de Kris De Decker. Cela dit, ce contre-exemple est suffisamment atypique et isolé pour qu'on puisse dire que c'est l'exception qui confirme la règle.
5. L'effet rebond est une simple application de la loi de l'offre et de la demande qui dit que, si une ressource cesse d'être utilisée dans un domaine, elle a tendance à se reporter vers d'autres domaines au lieu de disparaître complètement, notamment via une baisse des prix.