Vérisme

Définitions de quelques termes

Brochure publiée le 29/04/2026.

Bien que Guénon se soit toujours élevé contre la vulgarisation, car il pensait à raison que les déformations qu’elle engendre créent plus de flou qu’elles n’apportent de lumière, il n’en reste pas moins que ses ouvrages sont souvent peu accessibles. Sans base au moins superficielle en philosophie néoplatonicienne ou aristotélicienne, il est souvent difficile de comprendre exactement le sens des mots qu’il emploie et où il veut en venir. Cette série d’articles a pour but d’expliquer aussi simplement que possible certains concepts-clés, afin de donner une base à l’étude de ses écrits.

Les formules employées ne sont bien entendu pas à prendre au pied de la lettre, et nous insistons sur le fait que la lecture de ces articles ne saurait suffire à remplacer celle de Guénon, ou n’importe quel enseignement spirituel authentique.

Qu’est-ce que la tradition ?

Lorsque l’on entend parler de « tradition », un certain nombre de concepts peuvent nous venir à l’esprit : les danses de village, des recettes de tartes, voire même des écoles de littérature ou un certain type de baguettes de pain à la boulangerie. Bref, l’héritage culturel plus ou moins éloigné, hérité de nos ancêtres et qui s’est perpétué sous diverses formes jusqu’à nous.

Or, ce n’est pas du tout comme ça que Guénon définit et utilise ce mot de « tradition ». Pour lui, tout ceci relève des coutumes et ne présente aucun intérêt particulier, si ce n’est à titre de curiosité. Lorsque René Guénon parle de « tradition », il veut en réalité désigner le sacré, c’est-à-dire tout ce qui est connecté plus ou moins directement à une spiritualité authentique (pour simplifier, le christianisme, le judaïsme, l’islam, le bouddhisme, l’hindouisme et le taoïsme). Dans cette perspective, ce qui est traditionnel ne dépend pas du temps écoulé : un livre écrit aujourd’hui pourrait tout à fait être traditionnel, là où un genre littéraire qui fleurirait depuis trois siècles ne le serait aucunement.

Exemple trivial, mais qui parlera peut-être à nos lecteurs : dans la mesure où J.R.R. Tolkien prit grand soin d’infuser autant de philosophie chrétienne catholique que possible dans son œuvre, le Seigneur des Anneaux s’approche bien plus d’un ouvrage littéraire traditionnel que les écrits de Voltaire, lesquels sont profanes au possible.

À vrai dire, pour Guénon, la tradition a vocation à changer régulièrement d’enveloppe et de moyen d’expression pour s’adapter aux situations : mentalités, évènements historiques, langages, etc. L’on peut donc dire que la tradition est avant tout une réadaptation constante des messages profonds des spiritualités concernées, sans beaucoup de considération quant à la durée temporelle de telle ou telle forme adoptée précédemment.

Une fois cela posé, l’on comprend que la Tradition, au sens où nous l’entendons ici, n’est pas un objet amorphe composé d’agrégats rassemblés au fil des hasards historiques et des pratiques populaires. Au contraire, il s’agit d’un ensemble cohérent et délibérément construit en vue de faciliter un but précis : la transcendance de l’homme et la communication de ce dernier avec le divin (ou, pour parler comme Guénon, avec les états supérieurs de l’Être). Dans la mesure où le monde lui-même est une création divine, il peut être considéré comme un gigantesque « livre » divin, et il en résulte que les activités humaines aussi bien que les phénomènes naturels peuvent être compris et organisés selon des principes traditionnels : une société authentiquement traditionnelle doit normalement être intégralement organisée selon ces principes, allant de la philosophie aux lois en passant par les organisations économiques.

De ce que nous avons dit plus haut, il en résulte que la modernité est synonyme d’anti-tradition, c’est-à-dire que le caractère propre de la mentalité moderne est qu’elle conçoit avant tout les choses d’une manière presque entièrement dépourvue de sacralité. Il ne suffit pas de se dire catholique pour être dans une démarche traditionnelle : si l’on ne va jamais à la messe, si l’on n’applique jamais les préceptes chrétiens dans sa vie et qu’on ne cherche jamais Dieu, rien ne nous distingue en pratique d’un athée, si ce n’est peut-être une vague (et peut-être louable) intention. Cette manière de voir les choses est avant tout une erreur : comme nous l’avons mentionné, l’empreinte divine est imbriquée dans la fabrique même de ce monde. Nous pourrions multiplier les exemples pour illustrer les différences entre les sociétés traditionnelles et la société moderne (donc pour illustrer les défauts de cette dernière), mais le cœur de la thèse guénonienne sur la supériorité de la tradition est bien là : le monde moderne s’est bâti sur une analyse fausse du monde qui l’entoure, ce qui l’amène à multiplier les erreurs et le fera courir à la catastrophe. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

L’influence spirituelle

Nous avons dit plus haut qu’une société traditionnelle vise à permettre aux hommes de communiquer avec le divin. Le lecteur pourrait se demander : par quel biais cette communication opère-t-elle, et en quoi consiste-t-elle ?

Nous aborderons ailleurs le détail de la théorie tripartite de la nature humaine, mais de manière générale, l’on peut dire que l’homme est relié à Dieu par une sorte de canal, qui est son âme (où plus exactement la partie haute de cette dernière : l’esprit). A travers ce canal, le divin peut se dévoiler à l’homme qui cherche à le contempler, et lui communiquer ce que Guénon appelle « l’influence spirituelle » ; une sorte d’énergie divine, si l’on veut. Ce dévoilement constitue un phénomène intérieur à soi-même, une sorte de déclic, d’illumination ou de révélation qui nous fait mieux prendre conscience de la nature de l’univers qui nous entoure. Lorsque l’homme n’aborde le monde que par ses sens et son mental, il est comparable à un aveugle, auquel la lumière divine fait découvrir les couleurs. Cela explique que cette révélation soit personnelle et impossible à communiquer à autrui : on ne peut pas véritablement faire comprendre ce qu’est le rouge à un aveugle, il faut qu’il le constate lui-même pour s’en rendre compte.

Toutefois, depuis la Chute et l’expulsion de l’Homme du Jardin d’Éden (ou, si l’on préfère, depuis la fin de l’âge d’or), nous ne pouvons plus accéder qu’indirectement à cette lumière. C’est comme si notre vision était obstruée. Nous devons en quelque sorte l’invoquer par le biais de rites divers : dans la tradition chrétienne, c’est souvent le prêtre qui l’amène à travers la messe (le sacrement de l’Eucharistie) ; dans la tradition musulmane, le croyant l’invoque à travers les 5 prières rituelles quotidiennes (la salat), etc. La plupart de ces rites empêchent l’âme de dépérir, mais ne sont pas suffisants pour provoquer l’éveil spirituel que nous évoquions plus haut.

Quoi qu’il en soit, il en résulte que nous pourrions redéfinir le terme « Tradition », au sens où l’utilise Guénon, comme étant tout ce qui contribue à invoquer ou diffuser efficacement l’influence spirituelle, cette sorte d’énergie divine, au sein d’une société donnée. Des rites religieux comme la messe chrétienne ou le baptême sont donc forcément traditionnels, mais même les philosophies sociales de Confucius et Platon, qui visent à entretenir un ordre social harmonieux en accord avec les principes divins (ce qui facilite grandement la quête spirituelle) sont traditionnelles. L’art peut l’être également : l’art chrétien ou musulman contribuent à la diffusion de leurs enseignements. C’est d’autant plus vrai que pour Guénon, les symboles religieux peuvent eux-mêmes servir de support pour diffuser directement l’influence spirituelle.

Notons toutefois que sous ce terme utilisé par Guénon, il existe différents degrés d’influence spirituelle, qui ne se valent pas nécessairement. Par exemple, la plupart des miracles effectués par des reliques ou des saints sont le fait d’une influence s’exerçant spécifiquement sur la matière. Celle diffusée par les rites religieux nous permet d’accéder à quelques gouttes de la source divine, dont nous sommes coupés par notre statut d’hommes déchus. Mais il existe une autre catégorie d’influence spirituelle : celle qui, justement, nous permet de contempler Dieu directement, qui ouvre notre vision obstruée et nous permet d’entrer en communication de manière beaucoup plus permanente et profonde. Cette dernière nous permet effectivement d’obtenir cette illumination que nous évoquions un peu plus haut.

Il s’agit de l’initiation, qui est le véritable cœur des ouvrages de Guénon, la clé pour comprendre son enseignement et qui est le trésor le plus précieux que nous ont laissées les grandes spiritualités de ce monde. Nous aborderons ce sujet plus complètement dans un autre article.

Pour conclure sur le sujet des subtilités sémantiques, signalons que lorsque Guénon parle dans ses ouvrages d’intellect ou d’intellectualité, il fait précisément référence à ces notions, et ne traite pas du tout de ce que l’on considère être de « l’intelligence » dans la vie de tous les jours. « Intellect » fait ici référence à la partie supérieure de l’âme, donc à la possibilité de communiquer avec le divin. Lorsque Guénon affirme que notre époque est marquée par une faible intellectualité, il ne dit aucunement que nous manquons d’ingénieurs ou de d’inventeurs de talent : il remarque que notre époque ne produit plus de grands mystiques et théologiens.