Vérisme

Fonction du clergé

Brochure publiée le 29/04/2026.

Le projet vériste n’a pas vocation à être uniquement un groupe de réflexion traitant de sujets purement intellectuels, mais cherche au contraire à influencer la société afin de la faire correspondre à un idéal de grandeur particulier. Par conséquent, il convient de produire une vision aussi claire que possible du modèle de société que nous souhaitons faire émerger sur les ruines spirituelles de la modernité.

Dans la mesure où notre vision peut être décrite comme « religieuse » et que nous adhérons à une division des rôles et des responsabilités sociaux au sein de la population, le projet vériste réserve une place importante à la constitution d’un clergé digne de ce nom. Pour mieux faire comprendre l’importance que possède la fonction cléricale dans une société traditionnelle et pour conjurer une fois pour toute le mythe gauchisant d’un clergé « oisif » et « profiteur », nous avons choisi d’aborder ce sujet dans la présente brochure.

Le gardien de l’ordre universel

Nous avons évoqué dans une autre brochure la notion d’influence spirituelle, c’est-à-dire d’une sorte d’énergie divine que l’on peut faire descendre dans le monde à travers certains rites et pratiques. Cette influence spirituelle possède un effet vivifiant et purificateur sur les hommes et leur permet d’acquérir, fut-ce bien modestement ou à titre posthume, des états d’Être supérieurs. Dit plus simplement, les rites traditionnels effectués de manière régulière font grandir la part divine de l’être humain et lui ouvrent les portes du paradis et de la sainteté — ce qui peut également avoir des conséquences positives dans le comportement des gens au quotidien, bien que ce ne soit pas là leur fonction principale. Dans une perspective religieuse, ce seul point pourrait entièrement justifier la fonction sociale du clergé : tout groupe d’individu dont la fonction est de faire descendre cette influence spirituelle remplit un rôle absolument crucial pour le salut des hommes, mais aussi pour la perpétuation du monde — voir ce que nous disions ailleurs sur l’importance de l’influence spirituelle.

Seulement, il existe d’autre raisons pour lesquelles le clergé peut légitimement être qualifié de « gardien ». En particulier, son rôle d’interprétation des écritures saintes pour en tirer des règles morales, éthiques ou légales est extrêmement important dans les sociétés traditionnelles. Rappelons que les livres sacrés constituent des textes transmis directement par inspiration divine, qui prennent la forme d’un condensé d’informations sur des sujets divers et variés et qui peuvent donner lieu à des commentaires très étendus. Pour décrire cet état de fait, les hindous utilisent le symbolisme du tissage : les écritures sacrées sont comme un trait vertical (une trame), qui donne des instructions et informations sur des questions aussi différentes que la nature et le devenir de l’Homme, l’organisation politique ou les mœurs matrimoniales. Chacun de ces points peut faire l’objet d’un commentaire étendu (symboliquement représenté par une multitude de traits horizontaux partant de différents points du trait vertical) : les saintes écritures constituent un puits par lequel l’on peut construire une vision du monde philosophiquement cohérente, universelle, et surtout vraie. Leur origine divine garantit en quelque sorte leur véracité et leur pertinence, et donc par extension leur valeur en tant que base sur laquelle fonder une civilisation.

Depuis au moins l’époque des Lumières, il est devenu populaire de traiter avec une espèce de cynisme désabusé les considérations que nous exposons : sans beaucoup d’argumentation, elles furent qualifiées de superstitions primitives que la Raison humaine triomphante dépasserait certainement dans sa sagesse infinie. Il n’est pas dans notre propos de réfuter cette position, mais après un examen sérieux des thèses « superstitieuses », nous sommes persuadés que la philosophie catholique du mariage et des relations de couple est bien plus mature et sensée que l’absence totale d’éducation amoureuse digne de ce nom dans le monde contemporain, laquelle engendre d’ailleurs une perpétuelle instabilité dans la vie des intéressés. L’éthique nobiliaire engendrait des hommes d’une toute autre trempe, même à l’époque de leur plus grande décadence, que la politicaillerie contemporaine : le moindre hobereau sous Louis XVI surclasserait sans aucun doute les énarques et autres tribuns de pacotille en courage, en éducation et en probité morale. La conception traditionnelle de la place de l’Homme comme gardien d’une nature qui ne lui appartient pas engendre une vision écologique bien plus claire que les vagues déclarations et vœux pieux qui ne sont suivis d’aucun effets d’individus qui se croient maîtres de l’univers.

De manière générale, nos contemporains semblent croire que ceux qui s’en sortent le mieux sont ceux qui sont prêts à tous les coups bas et les mensonges pour arriver à leurs fins : ceux qui adhèrent à la morale traditionnelle seraient aussi bien autant de pigeons prêts à être plumés. Appliqué à l’échelle de la société, ce raisonnement est le meilleur moyen d’engendrer une méfiance généralisée qui se traduit rapidement en un individualisme forcené et une guerre de tous contre tous. Il y a de la vérité dans le dicton « Bien mal acquis ne profite jamais ». Un monde qui renie ces principes vit en réalité en sursis ; ses avantages ne sont que temporaires et il brûle son avenir pour des gains temporaires. Nous pensons au contraire avoir toutes les raisons de croire que le monde, et en particulier l’organisation sociale humaine, suit des lois et des logiques propres, et ne sont pas des feuilles blanches sur lesquelles l’on peut inscrire n’importe quoi. Partant de cette observation, l’on comprend immédiatement l’intérêt d’une organisation visant à tirer un maximum d’enseignements de ces mines de sagesse et à faire infuser autant que possible ces doctrines au sein du corps social, de la même manière que l’on verrait l’intérêt de consulter des ingénieurs avant de construire un pont. Quand bien même le clergé ne comprendrait pas exactement les implications profondes de la morale ou de la doctrine qu’il défend, cette dernière n’en constitue pas moins une sagesse du fond des âges que l’on aurait bien tort de balayer d’un revers de main : il s’agit d’un ancrage, d’une sorte de mur porteur protégeant la société de certaines dérives.

On nous objectera certainement que la forme poétique des textes (nécessaire pour condenser autant d’information en si peu de pages) rend ces derniers obscurs, de telle sorte qu’il peut exister autant d’exégèses que de lecteurs et que chacun peut y lire ce qu’il veut pour justifier tout et n’importe quoi. Il est indéniable qu’il y a du vrai dans cette analyse : pour que les conclusions de l’étude des textes sacrés soient infaillibles, il faut non seulement que la source le soit (ce qui est bien le cas), mais aussi que l’interprète le soit dans une certaine mesure. Seulement, le monde traditionnel possède la notion d’une « infaillibilité collective » : la fonction cléricale étant une fonction sociale, les prêtres et les théologiens ne travaillent jamais seuls. Ils s’inscrivent généralement dans la continuation d’écoles de pensée ou les fondent eux-mêmes. Les sujets abordés sont alors retravaillés et perfectionnés : ce travail collectif permet d’éliminer les aberrations et idiosyncrasies individuelles, les opinions personnelles basées sur l’affect et les circonstances de temps et de lieu. Cela est d’autant plus vrai que le clergé mène généralement une vie dédiée à la pratique des rites sacrés et à l’élévation spirituelle : nous avons abordé tout à l’heure l’importance de l’influence divine véhiculée par ces rites, de telle sorte que chaque membre du clergé est guidé par Dieu dans une certaine mesure. Aucun individu n’est infaillible par lui-même si grand soit son génie personnel, mais une partie de son travail (fut-ce 5%) est inspiré ou orienté par le divin ; le travail collectif du clergé permet en quelque sorte une « sédimentation » de cet aspect sacré des œuvres individuelles. La doctrine devient graduellement impersonnelle, mais par là même beaucoup plus solide que l’avis de tel ou tel individu. Le corpus théorique ainsi produit peut donc être considéré inspiré par Dieu, voire infaillible : c’est pour cette raison que dans l’islam sunnite, le consensus de chaque école juridique sur une question de droit est généralement considéré comme constituant un argument décisif dans la démonstration d’un juge. Le rôle des Pères de l’Église dans le christianisme (et plus généralement de la « Tradition ») est comparable, de même que l’œuvre attribuée à certains sages de la tradition hindoue (tel Vyasa) et qui représentent précisément ce travail collectif.

De ce que nous avons dit jusque-là, il résulte que les productions du clergé en matière d’organisation de la vie sociale, morale et légale peuvent être considérées comme des compréhensions fines des lois naturelles qui régissent invisiblement les sociétés humaines, et qu’elles ont une bien plus grande valeur que les institutions issues de nos sociétés post-religieuses. Notons toutefois que l’on aurait bien tort de voir là un argument purement utilitaire, selon lequel la religion ne serait qu’un outil politique utile pour contrôler les masses : nous affirmons au contraire que la religion dépasse les considérations purement humaines et qu’elle constitue donc un garde-fou contre les errements du politique. Ce n’est certes pas le rôle du clergé que de se mêler de politique au quotidien, d’une part car l’organisation effective des sociétés humaines au quotidien le détournerait de ses tâches principales d’enseignement et de préservations (cruciales pour le maintien de la civilisation), et d’autre part car la tentation peut être grande de transformer la religion en outil de communication politique, ce qui a pour effet de la décrédibiliser et de la mettre au même niveau que le plus vulgaire slogan partisan. Par conséquent, nous dirions que le clergé doit plutôt utiliser toute son autorité et son influence afin d’éduquer et de maintenir les dirigeants dans le droit chemin, d’une manière peut-être analogue à celle d’une cour constitutionnelle ou, si l’on veut, d’une sorte « d’État profond », pour reprendre la terminologie contemporaine.

Le clergé comme ciment social

En tant que garant du bon fonctionnement de la société, en accord avec les lois qui régissent l'univers, il est naturel que l’influence du clergé s’étende à tous les domaines de l'action humaine. Comme disait René Guénon, il n'existe pas de "domaine sacré" et de "domaine profane" : le monde lui-même est une théophanie et un reflet du divin, de telle sorte que toute chose peut être abordée sous un angle sacré. Par conséquent, toute activité humaine peut être « alignée » sur une dimension sacrale, laquelle tombe nécessairement sous l'influence du clergé, fut-ce de manière symbolique. Cela ne signifie pas que le clergé a vocation à être une police des mœurs — nous avons vu pourquoi —, mais cela implique que son influence transcende la société et la traverse de part en part. Le clergé n'est pas une "classe" sociale ni un lobby, mais agit dans toutes les strates de la société et constitue donc un ciment social extrêmement puissant : du plus riche marchand au plus noble souverain au plus miséreux mendiant, tous sont rattachés à lui d'une manière ou d'une autre. Le clergé est le pilier civilisationnel autour duquel les sociétés traditionnelles se développent : en organisant toute la vie éducative et intellectuelle, en diffusant des idéaux culturels partagés, en créant un sentiment d’unité et de solidarité, en supervisant des festivités et des rites sociaux, il organise des communautés éparses en un tout cohérent et leur permet de se fréquenter et de parler métaphoriquement le même langage symbolique. L’on aurait tort de négliger cet aspect : posséder des références morales, philosophiques et spirituelles communes est un moyen très efficace de régler les disputes en s’accordant sur un cadre partagé ; la légende raconte que le philosophe Dion de Pruse parvint à dissuader les officiers romains du Danube de se soulever contre l’empereur Nerva à travers un discours rempli de références à Homère. De la même manière, au Moyen-Âge, le clergé fit de son mieux pour maintenir une paix durable entre les seigneurs chrétiens (les fameuses « trêves de Dieu » et « paix de Dieu »), mais régulait également les transactions économiques pour limiter les pratiques prédatrices et jouait un rôle important dans les œuvres de charité : Jacques Heers cite l’exemple de 20 000 jeunes filles pauvres dont le mariage fut rendu possible en Italie médiéval grâce au règlement de leur dot par l’Eglise.

Or, sans une structure plus ou moins cléricale, plus rien ne relie entre eux les différentes parts d'un pays, qui forment autant de micro-sociétés possédant leurs propres sociologies relativement fermées par rapport au monde extérieur. Le seul substitut à une telle institution est la centralisation étatique, mais en substituant la « solidarité » coercitive à celle organique des sociétés traditionnelles, elle finit par détruire les liens tout en désarmant la population : l’Etat n’a jamais été aussi présent dans la vie des citoyens, mais les réseaux réels de solidarité auxquels l’individu peut faire appel pour se tirer d’un mauvais pas, mais aussi pour se soulever contre un dirigeant tyrannique. Les lois religieuses et la production doctrinale finissent par être étouffées par le pouvoir politique, qui veut asseoir son autorité sans qu’aucun système alternatif ou opposé ne puisse exister ; il en résulte bientôt que les règles régissant la société ne constituent plus que des conventions humaines toutes arbitraires, ce que les gens finissent par réaliser et qui débouche sur une attitude cynique et nihiliste sapant leurs fondements. Une telle alternative ne semble donc pas viable et il faut en conclure que sans institution cléricale, il est bien difficile pour une société de subsister à terme. Le fait que le clergé constitue une institution indépendante, autonome et en grande partie déconnectée des mondanités tout en « traversant » la société de part en part est non seulement la raison pour laquelle un monde aussi décentralisé que le Moyen-Âge a pu exister de manière fonctionnelle, mais aussi pourquoi il y a finalement assez peu de sens à parler de lutte des classes à l’époque, et pourquoi cette notion est bien plus pertinente de nos jours.

Le clergé comme transmetteur

Quand René Guénon décrit la principale fonction sociale échéant au clergé, il souligne avant tout le rôle de conservation de la doctrine, mais surtout celui de son enseignement, et en particulier de son enseignement oral. Ce point est loin d’être sans importance car dans notre civilisation de l’écrit, nous avons tendance à mépriser jusqu’à un certain point les civilisations basant l’essentiel de leur enseignement sur l’oral. Pourtant, et même si nous n’aborderons pas en détail ce sujet dans cette étude afin de ne pas sortir des limites que nous entendons lui imposer, les données historiques semblent démontrer l’importance de l’oralité dans l’éducation des êtres humains, et en particulier pour ce qui relève de la transmission des cultures et des comportements. Il ne suffit pas de consigner un enseignement par écrit pour le sauver de la disparition : l’âge d’or de la poésie française fut le Moyen-Âge, lorsqu’elle était déclamée en toutes occasions ; depuis qu’elle est consignée dans des livres poussiéreux, elle s’est calcifiée pour devenir l’apanage d’une élite de plus en plus restreinte qui les consulte rarement. C’est encore pire dans le cas d’un enseignement quelconque, car l’oralité, en plus de stimuler la mémoire et la sociabilité, offre la possibilité de corriger et d’approfondir tel ou tel point mal compris qui, si l’élève n’était qu’un simple lecteur livré à son mental, ne serait jamais rectifié. Certains textes nécessitent d’être commentés du fait de leur terminologie particulière ou à travers les allusions qu’il peut faire à d’autres ouvrages ou idées sans les développer.

Il en résulte qu’une élite dédiée entièrement à la préservation et la perpétuation de la doctrine contribue en très large part à la rendre vivante et donc à lui conférer un impact important au sein du corps social, bien plus que si l’on se contentait de la stocker dans des livres en partant du principe que quiconque pourrait les consulter s’il le voulait. Les bibliothèques ne pourront jamais remplacer un corps d’enseignants et de gardiens, et c’est pourquoi ce rôle de transmetteur est absolument vital pour toute doctrine ou philosophie et même, d’une certaine manière, toute culture. De telles choses doivent se vivre beaucoup plus que se lire si l’on veut vraiment les perpétuer, sans quoi elles présentent un caractère superficiel et comme faux : c’est sans doute la raison de la prépondérance, dans le discours internet contemporain, de l’accusation de « faire semblant » (LARP). Une école de philosophie, et même plus généralement un courant intellectuel, ne peut réellement être considérée comme vivant que lorsqu’il existe une communauté de penseurs en discutant régulièrement et tentant d’appliquer leurs préceptes dans leur vie ou leur recherche, et une telle chose semble pour le moins rarissime en dehors des séminaires religieux. L’âge d’or de la pensée aristotélicienne, platonicienne et encore moins stoïcienne n’est certainement pas le monde moderne, où seule une poignée d’académiciens peut peut-être se défendre d’un niveau honorable parmi la masse qui se contente de laisser leurs livres prendre la poussière, ni même sans doute l’antiquité, mais bien le Moyen-Âge. L’organisation sociale médiévale elle-même peut sans doute être qualifiée de platonicienne (elle correspond bien plus à la vision de Platon que le monde antique) ; nul doute que les monastères chrétiens étaient plus « stoïciens » que bien des maîtres antiques de cette école, et la philosophie thomiste a sans doute bien plus contribué à la diffusion d’Aristote dans le corps social qu’un demi-millénaire d’éducation grecque.

Dans la mesure où les êtres humains sont des animaux sociaux, concentrer cette avant-garde intellectuelle en de petits groupes d’études et de pratique est le meilleur moyen de leur faire adopter le comportement choisi sans créer une sorte de « dissonance » avec leur milieu, surtout dans le cadre d’un projet de rénovation spirituelle. Notons toutefois que ce dernier point est également vrai dans le cadre de l’éducation nobiliaire ou même de la formation aux métiers d’artisans, du moins lorsque l’on cherche à leur inculquer une certaine éthique. Une fois cette formation collective accomplie, ce qui créé un esprit de corps plus susceptible de les maintenir dans le droit chemin, les intéressés peuvent retourner dans la société et mener par l’exemple avec une bien plus grande assurance et crédibilité que s’il s’agissait d’individus isolés et plus ou moins autodidactes. En bref, nous pensons que la République des Lettres est bien plus vivante, grande et robuste en constituant un corps organisé selon un mode clérical plutôt qu’une poignée d’universitaires déconnectés les uns des autres et qui, assez régulièrement, réalisent des contresens majeurs sur les œuvres qu’ils étudient faute de l’écosystème intellectuel pour les corriger.

Bien entendu, n’oublions pas que les rites religieux et initiatiques, qui font réellement descendre une sorte d’énergie divine dans notre monde (ce que René Guénon appelle l’influence spirituelle), ne proviennent pas des livres : tout enseignement traditionnel, a fortiori lorsqu’il atteint un certain niveau, possède une dimension « orale ». Ce n’est pas un hasard si la principale voie vers la libération spirituelle consiste en une répétition de formules rituelles précises (mantras, dhikhr, etc.) et que la plupart des religions reconnaissent un caractère sacré au son ou à la musique. Dans une telle perspective, un enseignement d’une autorité reconnue basé sur l’oral peut utilement contribuer à orienter plus naturellement les esprits vers le cœur de la doctrine qu’une culture « livresque » réalisée plus ou moins en autodidacte. Nous tenions toutefois à signaler que même dans un cadre beaucoup plus « mondain », la présente d’une organisation fonctionnant sur une base plus ou moins cléricale peut présenter un certain intérêt du point de vue de la conservation culturelle et philosophique, ainsi que pour réellement faire infuser des préceptes au sein d’une population.

Rayonnement intellectuel du clergé

Les hindous considèrent généralement qu’une société traditionnelle doit pouvoir accommoder tout mode de connaissance valable : l’on pourrait dire que toute chose vraie doit pouvoir trouver sa place dans l’environnement intellectuel traditionnel. Ainsi, la logique pure (le Nyaya) est considérée comme une branche à part entière de la doctrine (Darshana ou « point de vue »), dont l’étude est en quelque sorte confiée à une « école » spécifique (qui n’entre cependant aucunement en rivalité avec les autres). De la même manière, le Yoga, qui désigne les pratiques préparatoires à la communication directe avec le divin possède également ce statut, tout comme l’étude attentive des textes sacrés pour en retirer des règles de comportement rituels ou sociaux (Karma-Mimansa, ce qui serait approximativement l’équivalent des écoles juridiques dans l’islam). Il s’agit bien de trois modalités de connaissances nettement distinctes : la première est la classification et l’étude des méthodes légitimes de raisonnement pour arriver à une conclusion, la seconde consiste à obtenir l’illumination et des révélations par une union de l’âme avec le divin, la troisième à retirer des enseignements dans le domaine social, subtil ou spirituel de textes considérés comme infaillibles par des méthodologies d’analyse précises. Les sources employées ainsi que méthodologies n’ont pas grand-chose à voir, mais elles n’en font pas moins partie d’un même écosystème intellectuel.

Ce que nous voulons dire, c’est qu’une société traditionnelle, du fait de la structure de son clergé et de ses horizons intellectuels, est sans doute plus propice à forger un esprit critique que l’éducation profane : le premier apporte une formation unifiée en épistémologie, logique, histoire, anthropologie et en métaphysique, tandis que le système éducatif contemporain, lorsqu’il touche ces questions du doigt, le fait de manière disjointe et bien peu mémorable, ce qui pousse à ne retenir que ce qui est immédiatement utile dans notre domaine de compétence professionnel. Pour ce qui est de la science pure, l’on peut de nos jours avoir assez facilement décroché un master d’ingénierie (après plus de quinze ans passés dans le système scolaire) en n’ayant strictement rien retenu de la moindre notion de logique pure ou de philosophie de la connaissance, sans même parler d’anthropologie. La physicienne Sabine Hossenfelder, qui grossit peut-être le trait du fait de son attachement à ce sujet, décrit un monde de la recherche en bien piètre état à cause d’un manque de sérieux épistémologique. Il s’agit d’une observation subjective, mais l'un des commentateurs modernes de la pensée thomiste, Edward Feser, semble généralement avoir une compréhension bien plus subtile des modes de raisonnement et des problématiques liées à l'acquisition de connaissance que tous ceux qui se piquent de vulgarisation scientifique et "d'esprit critique" sur internet. Ses ouvrages contre les polémistes athées américains (les fameux « New Atheists ») semblent montrer qu’il possède une bien meilleure compréhension des implications logiques des arguments de ses adversaires que ces derniers, et nous ne pensons pas que cela soit par hasard.

En résumé, le clergé est amené à étudier sérieusement une plus grande variété de disciplines bien distinctes les unes des autres, ce qui lui donne une perspective et une souplesse intellectuelle sans doute plus grande que le scientifique moyen. Dans la mesure où le monde contemporain nous donne un exemple d’à quoi les « élites intellectuelles » ressemblent dans une société où le clergé a perdu toute influence sérieuse, nous pensons qu’une telle observation est loin d’être négligeable.