Théorie des castes
Brochure publiée le 29/04/2026.
Malgré la prépondérance moderne du mythe égalitariste dans la mentalité de nos contemporains, il est en pratique souvent accepté que les individus diffèrent dès la naissance. Les différences de tempéraments et de personnalités sont ainsi visibles dès le berceau, et il est clair que même les animaux possèdent des personnalités bien distinctes. S’il est encore relativement tabou d’affirmer clairement que tous ne sont pas aptes aux mêmes tâches du fait de leur nature, en pratique, la plupart des gens ne se comportent pas comme si chaque individu était une feuille blanche que l’on peut remplir comme on le souhaite pour arriver à un résultat donné. Les chiens ne font pas des chats. Une fois ce constat posé, il reste à estimer la pertinence de classifier les tempéraments en fonction de certains traits et de certaines dispositions naturelles. Cette question ne date d’ailleurs pas d’hier, puisque le médecin Gallien avait popularisé la théorie des quatre caractères (colérique, flegmatique, sanguin, mélancolique) ; de nos jours, de nombreuses autres tentatives ont également été réalisées en ce sens, qu’il s’agisse des quatre Maisons de la série Harry Potter ou de tests se voulant plus ou moins sérieux tels que le fameux MBTI.
Il existe cependant une théorie assez peu été étudiée sous ce rapport : l’antique théorie hindoue des quatre castes. Cela s’explique sans doute parce que le mot de « caste » renvoie d’abord, dans notre imaginaire, à des fonctions sociales et qu’elle semble donc décrire avant tout des dynamiques socio-politiques, des sortes de « classes » au sens marxiste du terme. Pourtant, il s’agit là d’un contresens, car dans l’hindouisme, les castes sont d’abord des catégories d’êtres humains (et donc, d’une certaine manière, de personnalités), auxquelles correspondent naturellement un certain type d’activités. Chez les hindous, c’est parce qu’un homme possède certaines tendances qu’il est apte ou non à certaines fonctions : les positions sociales « naturelles » ou « idéales » découlent finalement de la personnalité.
Pour notre part, nous pensons que cette manière de catégoriser les individus est beaucoup plus intéressante qu’on ne le suppose généralement, aussi nous proposons-nous d’exposer ici ses principes de base. Nous n’aborderons toutefois cette question que sous un angle exclusivement théorique : nous n’étudierons pas l’application qui a été faite de cette théorie à travers l’histoire et les sociétés, de nombreuses études existant déjà sur le sujet.
Ce que les castes ne sont pas
Il existe un certain nombre de confusions relatives à ce que sont exactement les castes hindoues, aussi n’est-il sans doute pas inutile d’évacuer certains malentendus. Le mot français de « caste » désigne deux choses bien distinctes dans la pensée indienne : varna, qui sont les qualités naturelles de l’âme d’une personne, et jâti, qui désigne ce que l’on qualifierait de nos jours d’environnement socio-économique. Varna correspond aux prédispositions d’un individu à posséder un certain tempérament, tandis que jâti désigne le contexte « accidentel » (au sens aristotélicien) dans lequel il s’insère ; l’on pourrait dire que varna est équivalent à la nature et jâti à la culture ou à l’influence de l’environnement, bien que les hindous étendent ce dernier terme jusqu’à des considérations relevant de l’hérédité, comme l’appartenance à tel ou tel peuple.1
Les castes (au sens de varna) ne désignent donc pas strictement une position sociale, mais plutôt les tendances naturelles d’un individu à se comporter d’une certaine manière. L’on pourrait dire que les castes sont plus proches d’archétypes de personnalité : il s’agit du type d’intérêts vers lequel une personne est naturellement portée du fait de son tempérament. Selon la théorie hindoue, en effet, la « psychologie » de chaque individu est naturellement prédisposée à se développer dans un certain sens, de la même manière que dans le monde du sport, les caractéristiques innées du corps d’un individu (taille, musculature, capacité pulmonaire) le prédisposent mieux à tel ou tel rôle. L’être humain y est finalement perçu comme analogue à une graine ou un germe : une graine de tomate ne deviendra jamais un chêne peu importe la manière dont on l’arrose, tandis qu’un homme appartenant à un varna particulier ne pourra jamais devenir autre chose que ce qu’il est destiné (ou prédisposé) à être. Soulignons que les castes ne sont pas nécessairement héréditaires dans cette perspective : il est tout à fait possible de naître dans une caste différente de ses parents, même si l’hérédité joue un rôle non-négligeable dans la constitution de la personnalité.
Il nous faut également préciser que les castes ne constituent pas non plus une échelle des qualités morales individuelles. Il existe certes une hiérarchie des castes, comme nous le verrons plus bas, mais il s’agit d’une hiérarchie des tendances et des potentiels dans une perspective d’éveil spirituel et d’attribution des rôles sociaux. Un homme rattaché à une caste supérieure peut évidemment se comporter de manière beaucoup plus ignoble qu’un membre d’une caste inférieure : à vrai dire, il est souvent affirmé dans l’hindouisme que les punitions doivent être bien plus lourdes pour les crimes commis par les membres des castes supérieures, car ils gâchent leur précieux potentiel en plus de commettre une faute morale. D’ailleurs, la hiérarchie des castes est terrestre et non pas céleste : elle n’existe qu’à cause de l’état actuel de l’humanité, mais dépasser cet état dégradé pour revenir au divin implique évidemment de passer « au-delà » des castes au cours de l’éveil spirituel (un état que les hindous appellent « ativarna » et réservé à une catégorie d’êtres désignés sous le nom de « Hamsa »). Les varnas, au fond, ne sont que les penchants naturels de l’individu à rechercher ou non cet éveil spirituel au cours de son existence humaine.
Cela étant, dans le cadre de l’édification d’une société idéale, il faut effectivement que les individus naturellement prédisposés à remplir certaines tâches soient bien ceux qui les occupent, de telle sorte que les castes en sont venues à désigner la fonction sociale associée à chaque varna. Il faut néanmoins garder à l’esprit que ces dernières désignent avant tout des sortes de comportements ou d’intérêts naturels : on pourrait que ce qui définit la caste, c’est le type d’activités vers lequel l’individu se tourne naturellement en l’absence de contraintes extérieures, et que c’est seulement cet intérêt naturel qui finit par pousser l’individu à occuper une place particulière dans la hiérarchie sociale. Dans la pratique, bien sûr, un individu peut être socialement reconnu à tort comme appartenant à une caste, alors qu’il serait naturellement prédisposé à en occuper une autre, mais il s’agirait ici d’une simple erreur d’application de la théorie.
1. Notons toutefois que, puisque rien n’arrive par hasard, l’environnement familial, économique et même « national » dans lequel un individu s’insère n’est jamais complètement distinct de son être : la théorie hindoue semble considérer que chaque être « choisit », pour ainsi dire, de naître dans un milieu qui correspond mieux à sa nature et son tempérament. Voir par exemple "L'Être et le Milieu" de Guénon qui traite du sujet.
Les quatre types d’êtres humains
Maintenant que nous avons précisé certaines choses, nous pouvons désormais expliquer comment cette théorie s’applique concrètement à la catégorisation des individus. L’appartenance d’un homme à un varna particulier dépend de la force respective des tendances auxquelles son âme est soumise. Ces tendances sont au nombre de trois : Sattva est la tendance ascensionnelle, relative à la contemplation et à la connaissance pure ; Rajas est la tendance expansive, relative à l’action et au développement de soi ; Tamas est la tendance entropique, relative à l’hédonisme, l’ignorance et l’autodestruction. Les deux tendances dominantes dans la psychè d’un individu définissent la caste à laquelle il appartient, en sachant qu’une codominance de Sattva et de Tamas est impossible. Cela donne donc :
- Brahmane : Sattva – Rajas (Contemplation, puis Action)
- Kshatriya : Rajas – Sattva (Action, puis Contemplation)
- Vaishya : Rajas – Tamas (Action, puis Hédonisme)
- Sûdra : Tamas – Rajas (Hédonisme, puis Action)
Bien entendu, la manière précise dont s’appliqueront ces tendances dépendra des circonstances individuelles de chaque être considéré : il est évident que si son environnement est très hostile au développement de certains de ses penchants naturels, ces derniers se retrouveront comme atrophiés. De plus, le degré de prépondérance d’une tendance par rapport à une autre peut également varier : un brahmane peut être plus porté à l’action qu’un autre, de la même manière que certains kshatriyas peuvent être portés à la méditation. L’individu peut enfin être soumis à un certain nombre d’autres facteurs psycho-physiologiques le prédisposant par exemple à la dépression ou à toute autre condition mentale. Toutefois, l’on peut établir une sorte de « profil-type » de chaque combinaison, qui ne saurait évidemment être exhaustif ni concerner tous les cas individuels.
Le brahmane
Le premier type d’être humain selon ce système de classification est le brahmane, dont le tempérament le porte à la connaissance pure et à laquelle il subordonne toutes les autres considérations. Le brahmane est animé par une recherche constante de réponses sur la nature véritable des choses, ce qui l’amène à étudier ou formuler de grandes théories quant à la manière dont le monde fonctionne. Cette recherche est entièrement désintéressée : au fond, c’est comme s’il voyait la vérité comme une part de lui-même qui lui aurait été arrachée et dont il est orphelin, de telle sorte qu’il cherche à s’unir avec elle afin d’être à nouveau « entier ». Cette pulsion orientera naturellement ses investigations vers toute doctrine ou discipline favorisant l’acquisition de connaissances de plus en plus « pures » et « vraies », car le brahmane n’aime guère le flou et les ambiguïtés : il en viendra à étudier les fondements même de la connaissance (l’épistémologie, par exemple) dans un effort de les perfectionner. Cela l’amènera inévitablement à réaliser les limitations de la condition humaine et des facultés de compréhension qui lui sont liées, et à rechercher par conséquent la transcendance et le dépassement de son état humain. Le brahmane est comme naturellement attiré par l’infini ; dès lors, il finira par s’intéresser aux doctrines religieuses, puisque ces dernières se présentent explicitement comme des témoignages de réalités supérieures ainsi que de la nature véritable et profonde de l’univers. Cette attraction sera d’autant plus forte lorsque ces doctrines posséderont une méthode permettant d’acquérir effectivement un moyen de connaissance supérieur, telles les voies initiatiques et ésotériques.
Dans le cadre de l’organisation de la société, la fonction du brahmane est de s’occuper de l’Esprit, c’est-à-dire de la part de transcendance dans l’homme. Dans la mesure où le brahmane recherche naturellement la connaissance, il lui échoit logiquement de la préserver et de la transmettre, de telle sorte que son rôle social tend naturellement à inclure les fonctions d’enseignement. Par extension, la plupart des rôles connexes à ces activités leur sont historiquement revenus : l’application de la doctrine à des circonstances diverses (notamment pour édicter des lois et un code moral, comme c’est le cas dans l’islam), mais aussi les fonctions liées à l’écriture telles que l’administration. De manière générale, cependant, l’on peut dire que le cœur de l’utilité sociale du brahmane consiste à donner aux hommes un accès vers les états supérieurs de l’Être, en purifiant leurs âmes et leurs corps à travers un certain nombre de rites transmettant l’influence spirituelle : c’est ce que l’on appelle les « fonctions sacerdotales ». Ces fonctions sont les plus importantes de toutes, ce qui explique leur place au sommet de la hiérarchie des castes : après tout, si les grandes traditions spirituelles disent vrai sur la nature de l’homme ou de la vie après la mort, alors il est clair que la bonne transmission d’une religion et des rites associés est la chose la plus importante qui puisse être.
Les plaisirs du brahmane sont donc logiquement de nature essentiellement intellectuelle : il est comme poussé à passer son temps en recherches diverses, en théorisation, et en réflexion sur la nature des choses. L’on s’attendrait donc, sur son temps libre, à le trouver le nez dans les livres, en pleine méditation, ou en discussions avec ses pairs afin de cerner quelque obscur point de doctrine ou quelque loi complexe de l’univers. En principe, le tempérament du brahmane le pousse à une forme d’ascétisme, car son besoin de connaissance l’incite à délaisser la plupart des considérations matérielles pour consacrer sa vie à ses études. Ses loisirs tendent donc à nécessiter peu de moyens et sont peu tournés vers l’assouvissement de pulsions diverses et variées. La plupart des sociétés traditionnelles encouragent d’ailleurs leurs castes sacerdotales à la continence, voire à l’abstinence (c’est notamment le cas des catholiques et des moines hindous ou bouddhistes), le tout en vue de développer leur capacité de concentration qui, comme nous l’avons dit, est le moyen le plus sûr d’atteindre l’éveil spirituel. Il faut dire qu’un tel tempérament conduit rarement à l’accumulation de richesse, de telle sorte que l’entretien d’un foyer (surtout historiquement, durant des périodes où les femmes travaillaient peu) se révèle difficile.
Le kshatriya
Vient ensuite le kshatriya, chez qui prédomine la tendance à l’action et à la recherche d’interactions avec le monde qui l’entoure. Ce n’est pas qu’il se désintéresse complètement de toute connaissance ou qu’il est dépourvu de curiosité, mais cet intérêt est plus ou moins modéré par une certaine « dissipation » et une préférence très marquée pour le « concret ». Dans la mesure où le kshatriya s’intéresse au monde en tant que tel, son profil peut être celui d’un « scientifique » ou d’un « littéraire », mais son tempérament le porte plus à l’enquête et l’expérimentation plutôt qu’à la théorisation. En d’autres termes, il préférera une modalité d’acquisition des connaissances qui prendrait une tournure « active », ce qui explique pourquoi les kshatriyas sont également prédisposés à l’aventure et à l’exploration. C’est également pour cette raison que les formes initiatiques qui leur correspondent le mieux, d’après Guénon, sont celles qui emploient le symbolisme de la « quête » chevaleresque ou de l’expérimentation : l’alchimie, dont la nature était symbolique et non littérale, était appelée « l’art royal », c’est-à-dire relevant du domaine des kshatriyas.2 Là où les brahmanes s’intéressent à la théorie pure, les kshatriyas portent donc principalement leur attention à ses applications pratiques ; c’est d’ailleurs pourquoi les considérations liées à l’éthique (c’est-à-dire la science du « bon comportement ») sont pour eux d’un grand intérêt. En un mot, le kshatriya se posera moins de questions sur la réalité profonde des choses : il peut certes s’y intéresser, mais cet intérêt est généralement impulsé de l’extérieur, et le long travail de recherche nécessaire à l’acquisition de cette connaissance constitue pour lui une tâche ingrate. Il préfère de loin un savoir mis au service de l’action, et surtout au service de son amélioration personnelle, plutôt que recherché comme fin en lui-même.
En ce qui concerne leur fonction sociale, les kshatriyas s’occupent principalement du bien-être de l’âme, au sens de « productions du mental » ou de « psychè », dans toute sa complexité, qu’il s’agisse des pulsions vitales, des émotions, de la capacité de penser rationnellement, etc.3 Cela signifie donc que les kshatriyas sont principalement tournés vers la gestion des passions humaines et par extension vers le « social », ce qui se marie bien avec leur besoin d’action. Ils doivent chercher à combler ou équilibrer les désirs et attentes « psychologiques » des populations (par exemple, ceux relatifs aux questions de justice et de dignité) et sont donc ceux à qui échoit la tâche de résoudre les conflits. Cela inclut les questions juridiques, mais aussi la guerre et par extension la politique. En principe, le tempérament des kshatriyas les pousse à réaliser ces tâches de manière plus ou moins désintéressée, car la combinaison de la tendance expansive (Rajas) et de la tendance ascensionnelle (Sattva) les pousse à vouloir développer le meilleur d’eux-mêmes par pure satisfactions personnelle. Cela en fait des modèles d’émulation tout trouvés pour le reste des hommes, de telle sorte que les fonctions de dirigeants leur échoient naturellement. De manière générale, les personnes impliquées dans un militantisme (politique ou non) financièrement désintéressé ont une tournure d’esprit typique des kshatriyas, de même que toute activité qui implique de mettre sa vie en danger en échange de contributions matérielles moindres, généralement au nom d’idéaux supérieurs : l’on en revient à l’idéal guerrier et à cette capacité d’abnégation.
Les plaisirs du kshatriya, à l’instar de ceux du brahmane, ne sont pas purement matériels : il tend à accorder une moindre valeur à l’argent et aux richesses. Son principal but, pourrait-on dire, serait d’atteindre une forme de perfection de lui-même en tant qu’être humain : il ne cherche pas exactement la même transcendance que le brahmane (qui, précisément, essaie de dépasser cet état), mais vise à devenir la meilleure version possible en tant qu’individu, ce qui est d’ailleurs la seule image de lui-même que son ego est prêt à accepter. L’on s’attendrait par exemple à ce qu’il développe ses capacités physiques et se prépare au combat à travers divers types de sport ; il peut aussi développer sa curiosité pour le monde qui l’entoure et chercher à l’expérimenter de diverses manières, mais cela prendra une forme plus proche d’un certain sens de l’aventure que de l’austère recherche des brahmanes. Son attachement aux productions du mental et à ces types d’activités le pousseront potentiellement à s’engager dans telle ou telle cause militante ou à développer un code de l’honneur plus ou moins alambiqué. Si son tempérament le porte davantage aux arts littéraires, l’on pourrait s’attendre à ce qu’il oriente son intérêt vers des questions d’éthique ou de sentimentalité (le psychisme du kshatriya lui donnant des tendances romantiques), voire à diverses sciences appliquées. Dans tous les cas, la tendance générale sera celle de l’action désintéressée.
2. Il est bon de rappeler que l’alchimie est, à l’origine, un système de symboles fortement lié à l’hermétisme : lorsque l’on parle de transformer du plomb en or grâce à la « pierre philosophale », c’est surtout de l’âme du pratiquant qu’il s’agit. On remarquera d’ailleurs que « philosophe » veut dire « amour de la sagesse », et que la pierre philosophale est supposée apporter l’immortalité. Il est assez étonnant de voir certaines personnes en avoir une interprétation exclusivement littérale, surtout lorsque l’on connaît la mentalité des sociétés dans laquelle se plaçait cette discipline ; cela est encore plus frappant dans le cas de l’alchimie taoïste.
3. : Le régime politique idéal, selon Aristote, est d’ailleurs celui qui parvient à trouver un équilibre entre les différentes tendances du mental au sein de la population.
Le vaishya
La troisième caste est celle des vaishyas, qui possède également une tendance prononcée pour l’action, mais cette dernière n’est alors plus ordonnée par aucun principe supérieur ou transcendant. La tendance expansive du « développement » de son être, que le vaishya partage avec le kshatriya, tend donc à s’enfoncer dans l’illusion de la matière : elle a essentiellement pour objet la multiplication plus ou moins indéfinie de ses possessions économiques. Il ne possède guère ce désintéressement que partagent les deux premiers varnas, et la curiosité naturelle du kshatriya pour l’expérimentation et la découverte en vient donc à être presque entièrement tournée vers la manipulation et la transformation de la matière plutôt que dans un but d’acquérir une quelconque forme de connaissance ou de dépassement de soi. Le vaishya est parfois tenté de singer les kshatriyas, eût égard à leur propension commune à l’action, mais il lui manque ce désintéressement vis-à-vis des choses matérielles (ce sens du « noblesse oblige »), de telle sorte que tout tend chez lui à être dominé par un aspect transactionnel et monétaire. Le vaishya n’est pas nécessairement cupide par nature (il s’agit seulement d’un défaut qui lui est caractéristique, comme l’orgueil l’est pour les kshatriyas), mais son esprit le pousse à analyser les choses et à ne s’y intéresser qu’en termes économiques. Son intérêt pour l’éthique, qui peut être réel, est aussi beaucoup plus restreint et simpliste et vise essentiellement à éviter les conflits ou instaurer la confiance, plutôt que de constituer une exigence d’excellence personnelle. Cela est logique étant donné la prédominance de la tendance « descendante » qu’est tamas, qui le pousse à accorder une trop grande importance à sa propre existence corporelle : le sacrifice désintéressé et la chose martiale sont généralement bien loin de ses préoccupations. S’il s’intéresse aux religions et à la spiritualité, c’est avant tout comme source de morale civique et de confort sentimental, car les aspects inférieurs du psychisme (les pulsions vitales tout comme l’aspect émotionnel) sont chez lui plus prononcés. De même, son intérêt pour ce qui relève des grandes théories et de l’investigation est pour le moins médiocre et superficiel, surtout lorsqu’aucun profit matériel ne peut en être retiré.
Logiquement, la fonction sociale du vaishya est de répondre aux besoins du corps, donc par extension aux besoins économiques de la société. Du fait de la spécialisation des tâches, ces occupations peuvent être fort variées : production de nourriture, construction de bâtiments, gestion des échanges commerciaux, etc. La discipline dont ils font preuve dans le cadre de leurs activités économiques, issue de leur penchant pour l’action, leur permet de développer une certaine maîtrise des métiers qu’ils occupent : les vaishyas sont des travailleurs qualifiés, des artisans talentueux, des négociants prospères, etc. Leurs rôles peuvent être aussi divers que celui du bâtisseur de cathédrale, du paysan (rappelons que la gestion d’une exploitation agricole demande une véritable expertise), du souffleur de verre ou du financier. Guénon dirait que cette diversité n’est guère surprenante, car elle est concomitante avec celle de la matière elle-même, dont la nature quantitative est exposée dans l’un de ses plus célèbres ouvrages. En tout cas, ce côté « pratique » et « matériel » explique que les formes initiatiques et religieuses qui lui sont destinées s’appuient largement sur un symbolisme issu de métiers qu’il est susceptible d’exercer (la Franc-Maçonnerie en constitue un exemple typique).
Les loisirs du vaishya témoignent rarement d’une grande oisiveté. Même lorsqu’il ne fait rien, le vaishya est comme poussé à manipuler de la matière : au fond, la différence entre son travail et ses passe-temps constitue plus une différence de degré que de nature, et il y a là un continuum plutôt qu’une rupture. L’on s’imagine bien un vaishya faire de la poterie, de la broderie, du crochet, de l’ébénisterie, voire mettre en ordre ses relations commerciales sur son temps libre : l’artisanat et l’entrepreneuriat sont pour lui des penchants naturels plutôt que des métiers pénibles. Son éventuel attrait pour l’art s’exprime d’ailleurs essentiellement à travers ce prisme : la symbolique religieuse l’intéressera moins qu’une table finement ouvragée. En dehors de cela, l’on n’imagine guère le vaishya dédier bénévolement sa vie à une cause immatérielle, même s’il n’est pas exclu qu’il voue son ingéniosité ou sa richesse à des actions de charité. Si son tempérament le porte à la lecture, l’on peut s’attendre à ce que celle-ci soit relativement dépourvue de concepts abstraits ou de grandes questions philosophiques, ni de considérations morales très poussées ; la littérature qu’il aborde sera relativement superficielle sauf si elle a trait à son métier, et constituera pour lui un objet de consommation et de distraction.
Le shudra
D’après la théorie traditionnelle, la plus basse caste est celle des shudras, dominée par la tendance à l’ignorance et l’autodestruction. Contrairement aux castes supérieures, les shudras ne prennent guère de plaisir à la plupart des activités considérées en elles-mêmes et sont relativement indifférents à toute forme de connaissance supérieure. Cela n’en fait pas intrinsèquement des êtres mauvais ou immoraux (ils sont les premières victimes de leur tempérament destructif), mais plutôt des êtres essentiellement tournés vers l’assouvissement immédiat de leurs plaisirs corporels et de leurs plus bas instincts, car ce sont les niveaux inférieurs du psychisme qui sont chez eux prédominants. Ils tendent par conséquent à être les plus vulnérables aux drogues, à l’alcool ou aux jeux d’argent, et ils font preuve d’une incapacité caractéristique à planifier dans le temps, car toute leur énergie et leurs ressources sont tournées vers ces pulsions. L’on imagine sans peine qu’un tel tempérament n’est guère propice à l’élévation sociale, de telle sorte qu’ils finissent généralement au bas de l’échelle et qu’ils sont naturellement surreprésentés dans un certain nombre de délits à courtes vues (vols, larcins, etc). Ce manque de discipline personnelle ainsi que le désintérêt qu’ils témoignent à l’égard de toute considération supérieure pousse naturellement les institutions publiques comme privées à restreindre leur autonomie de manière plus ou moins sévère, généralement de manière coercitive, afin de les pousser au travail ou de les maintenir dans le cadre de la loi. Évidemment, leur rapport avec la religion ou tout système moral est encore plus conventionnel et extérieur que pour les vaishyas, et ils s’en passeraient largement si ces derniers ne leur étaient pas comme imposés par le haut.
Dans ces conditions, le rôle social auquel ils sont prédisposés ne peut qu’être celui de travailleur peu qualifié, car l’on se reposera uniquement sur leur force « brute » de travail, qui est la seule contribution qu’ils peuvent réellement apporter. Leur place est donc normalement celle qui implique la répétition de tâches mécaniques et peu sophistiquées (l’équivalent d’ouvrier agricole, par exemple, qui demande une sophistication infiniment moindre que la paysannerie), mais ils peuvent aussi occuper certains rôles de serviteurs, car la tutelle directe d’une caste supérieure (par exemple, celle d’un noble) permet de mieux encadrer leurs activités. Au fond, la notion d’encadrement est peut-être le concept qui revient le plus souvent, dans la pensée traditionnelle, en ce qui concerne l’organisation des shudras.
Comme nous l’avons dit, les loisirs du shudra sont finalement peu sophistiqués. Ils répondent essentiellement à un besoin plus ou moins constant de stimulation sensorielle : le shudra est plutôt prédisposé à consommer diverses drogues ou à rechercher le plaisir sexuel partout où il peut le trouver. Dans le meilleur des cas, lorsqu’il est plus ou moins encadré par des structures morales traditionnelles, ce penchant peut se traduire de manière un peu plus saine : le shudra se contentera plutôt, mettons, de jouer aux cartes avec ses amis en compagnie de quelques pintes, attendant oisivement que le temps passe.