Vérisme

The Tariff Issue on the Eve of the Civil War (Compte-rendu)

29/04/2026. Compte-rendu d'un article de Richard Hofstadter, publié en 1938.

Cet article s'inscrivant dans une controverse historique de l'époque, il nous faut replacer le contexte historique. Il est important d'avoir certaines bases sur la Guerre de Sécession américaine (la "Civil War" du titre) : les États-Unis se sont coupés en deux lorsque les États du Sud ont fait sécession. Ils ont fini par être vaincus par les États du Nord, qui y ont aboli l'esclavage des Noirs.

En 1927, l'historien marxisant Charles A. Beard publie The Rise of American Civilization, dans laquelle il pose une analyse de la Guerre de Sécession qui a fait école pendant un temps, bien qu'elle soit aujourd'hui presque totalement inconnue. Aujourd'hui, on considère généralement que cette guerre était avant tout humanitaire et visait à émanciper les esclaves du Sud car les États du Nord avait développé une conception de la liberté qui était incompatible avec l'esclavage. L'école concurrente, surtout développée dans le Sud, consiste à dire que cette guerre touchait avant tout au droit des États (States Rights), sans vraiment de lien avec l'esclavage.

(Cette deuxième perspective est critiquée car le droit des États retombe sur des questions d'esclavage, en dernière analyse. Le droit des États à faire quoi ? En pratique, à maintenir en place l'institution de l'esclavage.)

Charles A. Beard s'éloigne de ces deux approches, qui font la part belle aux idées, pour se concentrer sur l'analyse économique de la situation. Il dit, ce qui est d'ailleurs toujours le consensus, que les États du Nord avaient un mode de production industriel, centré sur les usines, alors que ceux du Sud avaient un mode de production agricole, centré sur les plantations de coton qui étaient surtout exploitées par des esclaves noirs.

Cela amène, selon lui, à une contradiction d'intérêts au niveau du libre-échange. Le Sud, ayant déjà une économie parfaitement développée, voulait des frontières ouvertes pour pouvoir importer des esclaves et exporter du coton. En revanche, le Nord, voulant développer ses usines, aurait préféré une politique protectionniste pour favoriser les entreprises locales. Cela s'est manifesté par un conflit politique sur la question des taxes (tarifs) entre les deux camps, qui s'est envenimé jusqu'à l'explosion de la Guerre de Sécession, où le Nord a sapé les bases économiques du Sud en abolissant l'esclavage.

Il est à noter que le Sud était économiquement prospère durant la période esclavagiste, et qu'il ne s'est jamais remis économiquement de son abolition. Il est possible que le climat et la géographie des États du Sud ne soient réellement adaptés qu'à ce mode d'exploitation. Même si on admet que l'industrialisation est plus efficace économiquement, cela ne veut pas dire qu'elle soit possible à grande échelle dans le Sud.

C'est un modèle qui colle à d'autres éléments connus en économie. Il est vrai qu'un pays cherchant à développer son industrie a beaucoup à gagner à mettre en place une politique protectionniste, pour éviter de se retrouver piégé dans une situation où son "avantage comparatif" ricardien est justement de ne pas avoir d'industrie. (Voir Erik Reinert, Comment les pays riches sont devenus riches, pourquoi les pays pauvres restent pauvres) Les historiens sont également assez d'accord sur le fait que le Morrill Tariff était beaucoup plus favorable aux intérêts du Nord qu'à ceux du Sud, par exemple. La situation qu'il décrit est également assez proche de ce qu'on a eu en Europe, où la bourgeoisie industrielle des villes s'est opposée à la noblesse agricole des campagnes. La situation présente des analogies économiques indéniables, bien qu'il y ait aussi beaucoup de différences, notamment du point de vue du traitement des travailleurs agricoles.

C'est un résumé à prendre avec des pincettes car nous n'avons pas lu le livre de Beard. Nous nous basons sur sa réputation.

Ayant terminé notre rappel, nous pouvons passer à la réponse proprement dite. Richard Hofstadter est un historien dont la carrière a été beaucoup plus centrée sur les facteurs idéologiques au sein de l'histoire. Il a notamment théorisé la notion de darwinisme social, dont la pertinence historique est aujourd'hui critiquée (a-t-il vraiment existé en tant que mouvement intellectuel, et si oui, a-t-il réellement eu un impact significatif ?). Sa réponse à Beard est sa première publication académique.

Grand défenseur des facteurs idéologiques, il critique la thèse de Beard en dépeignant un portrait historique bien plus complexe des rapports économiques entre le Nord et le Sud. Il montre que la question des taxes n'était pas si claire que ça, notamment que le Sud avait besoin d'être protégé des importations de coton de la part de l'étranger, et que les industriels du Nord étaient peu favorables à une guerre car ils avaient des rapports économiques avantageux avec le Sud.

C'est surtout une approche critique. Il ne défend pas spécialement sa propre thèse, ce qu'il aurait pu tenter de faire en citant des données sur les dons aux organisations abolitionnistes, le discours et l'influence des publications abolitionnistes, etc. Nous ignorons si cela a déjà été tenté. Bien que l'esclavage soit souvent cité dans les documents historiques de cette époque, il n'est pas évident de savoir si ce sont les aspects économiques ou humanitaires qui prédominaient, ou même s'il est possible de séparer les deux aspects, d'autant que les discours autour d'une "tax war" existaient eux aussi. Une recherche plus approfondie serait nécessaire pour faire la lumière sur cette question.

Il nous faut malgré tout préciser que la thèse d'origine est plus intéressante que la réponse, car elle se place dans un modèle plus large qu'elle cherche à appliquer à des faits historiques, là où la réponse se contente d'analyser certaines données techniques. C'est avant tout de la thèse de Beard que nous voulions parler ici. Cependant, on ne peut nier que les historiens qui remettent en question le caractère humanitaire de la Guerre de Sécession le font généralement dans une optique anti-américaine.