Cycles et civilisations
Brochure publiée le 07/10/2026.
Table des matières
- Avant-propos
- Introduction
- Chapitre 1 : Temps cyclique
- Chapitre 2 : Grandeur et décadence
- Chapitre 3 : Cycles séculaires de Turchin
- Chapitre 4 : Effondrement
- Conclusion
Avant-propos
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Les brochures véristes sont une série de documents visant à aider ceux qui veulent se joindre à notre combat par le partage d’informations. Nous encourageons ceux qui ne nous connaissent pas à se renseigner avant de les lire.
Pour résumer, nous considérons que l’écologie profonde est la problématique la plus urgente de notre temps et que sa cause est la vision du monde matérialiste qui est dominante à notre époque. Pour faire face à cette crise, nous appelons à la formation d’une élite qui fondera un réseau de villages susceptible de résister à l’effondrement à venir et de faire surgir une nouvelle civilisation de ses cendres. Celle-ci aura nécessairement pour socle une spiritualité authentique.
Ces brochures ont donc deux objectifs. Le premier est de résumer notre position sur un ensemble de sujets afin que nos membres et sympathisants puissent se faire une idée claire de notre projet de société. Sans projet commun, l’action commune n’est pas possible ; il faut donc se coordonner et s’organiser. Le second est de leur donner des outils pour contribuer efficacement à la réalisation de notre grand projet.
Bien que le public cible soit nos membres et sympathisants, le contenu de ces brochures n’est pas secret. Elles peuvent être lues par n’importe qui souhaitant se renseigner sur notre mouvement.
La reproduction et la copie de ces brochures est autorisée aux conditions suivantes : que le texte ne soit pas modifié, qu’il soit explicitement attribué au mouvement vériste, et que la distribution n’engendre aucun profit.
Introduction
La vision de l’histoire avec laquelle nous sommes les plus familiers aujourd'hui est linéaire et représente un progrès constant et continu. Il y a d’abord eu une "évolution"1 vers des formes de vie toujours plus complexes : de la matière inerte aux organismes monocellulaires, puis de ceux-ci à des organismes simples, puis des plantes, des dinosaures, des mammifères, et enfin l’être humain. Le processus a ensuite continué à travers nous, d’abord par une succession de souches humaines de plus en plus complexes, allant de l’Homo Erectus à l’Homo Sapiens, pour continuer par un développement de la technique. Nous avons commencé par l’âge de pierre, lui-même divisé en paléolithique et néolithique, puis l’âge du bronze, celui du fer, et enfin l’époque moderne. La science-fiction nous promet que ce processus continuera et nous emmènera vers des lendemains qui chantent, jusqu’à nous offrir une maîtrise quasi-divine de la matière. Autrement dit, le sens de la vie est un passage progressif de la barbarie vers la civilisation.
Le problème avec ce modèle est qu’il a été utilisé pour justifier une course en avant effrénée aux niveaux économique, social et scientifique, dont on sait désormais qu’elle ne nous mène pas vers un futur de science-fiction mais bien vers une catastrophe écologique certaine. Il est donc essentiel de lui apporter une critique. Derrière son vernis de scientificité factice, il n’a rien de neutre : il constitue l’idéologie officielle d’une période historique très précise, à savoir l’âge industriel, la modernité. Il va sans dire que cette attitude n’était pas celle des peuples traditionnels, comme par exemple les Indiens d’Amérique, qui accordaient plus de valeur à la simplicité volontaire et à l’harmonie avec la nature.
C’est une idéologie particulièrement vicieuse parce qu’en présentant son échelle de valeurs comme étant celle du développement naturel de l’humanité, elle pousse ses critiques à la misanthropie. Parmi ceux qui s’aperçoivent de la nature profondément nocive de la modernisation, il y a une tendance à croire que c’est l’humanité elle-même qui est mauvaise, comme si les deux étaient effectivement synonymes. La pilule de l’humilité est difficile à avaler : en tant que modernes, en vient plus facilement à haïr notre propre espèce qu’à admettre que nous n’en constituons pas le pinacle.
1. Nous mettons le mot "évolution" entre guillemets pour souligner le fait que son usage courant ne correspond pas au consensus sur la théorie de l’évolution. Dans le sens courant, il sous-entend une forme d’amélioration, de développement. La théorie de l’évolution ne dit rien de tel : qu’un organisme aille vers plus ou vers moins de complexité, cela reste une évolution. Dans son usage académique, ce mot est presque synonyme de "changement", et en tout cas ne sous-entend aucun jugement de valeur. L’idée d’une amélioration linéaire n’a donc pas de fondement scientifique.
Chapitre 1 : Temps cyclique
La vision cyclique du temps découle de l’accumulation et de l’héritage. Si chaque génération accumule des connaissances et du patrimoine, puis les transmet à la génération suivante, alors nous devrions accumuler de plus en plus, nous trouver au sommet d’une montagne toujours grandissante de connaissances et de patrimoine. De plus, l’accumulation demande un effort conscient, là où la dégradation est plutôt le fruit du manque d’efforts ou d’une catastrophe. Une civilisation met des siècles à se construire, bien qu’elle puisse se défaire en quelques années seulement.
Les civilisations qui n’ont pas de mémoire, comme l’époque moderne, peuvent y croire. Cependant, une civilisation plus mature, qui prend conscience de l’ancienneté de l’humanité, ne peut que finir par s’interroger sur pourquoi la somme d’accumulation que nous avons est relativement peu élevée compte tenu du temps écoulé. Nous devrions avoir beaucoup plus.2
Même la civilisation moderne, qui a pourtant beaucoup de connaissances et de patrimoine, considère dans sa propre historiographie qu’elle n’a réellement commencé son processus d’accumulation qu’avec la Renaissance, c’est-à-dire il y a quelques siècles, alors que nous retrouvons des traces de civilisations anciennes remontant jusqu’à 10 000 ans avant Jésus-Christ, comme Göbekli Tepe, en Turquie actuelle. Si le processus d’accumulation avait persisté pendant tout ce temps, nous devrions avoir beaucoup plus. Comment se fait-il que nous ayons si peu ?
L’archéologie nous en donne la réponse : sous nos pieds se trouvent strates après strates de civilisations qui se sont lentement construites, puis se sont effondrées. Les Babyloniens, les Égyptiens, les Romains, ou les Mayas, en sont des exemples bien connus. Ainsi, l’histoire ne constitue pas une accumulation infinie mais se compose de cycles, composés d’une lente ascension suivie d’un déclin plus ou moins brutal.
D’ailleurs, le rapport cyclique au temps venait bien plus facilement aux civilisations pré-industrielles, car il correspondait analogiquement aux multiples cycles naturels. Le plus important au niveau pratique est sans doute le cycle des saisons, qui gouverne l’agriculture, mais on peut aussi citer le jour et la nuit, les phases de la lune, le cycle menstruel, ou encore la respiration. La succession des générations correspond elle aussi à un cycle. Cette attitude a mené à l’observation attentive du ciel, à l’astrologie, et à l’élaboration de multiples calendriers complexes basés sur le mouvement régulier des étoiles. Les bases de notre système d’heures remontent aux Babyloniens.
On peut donc légitimement penser que la déconnexion croissante des modernes avec la nature, et notamment l’utilisation massive de l’horloge mécanique3, qui les ont coupé des rythmes naturels, a considérablement empiré la linéarité de leur conception du monde, lui faisant atteindre des sommets qu’elle n’avait jamais effleuré jusque-là.
Toujours est-il que ce système de rythmes fût tout naturellement appliqué à la lecture de l’histoire humaine, menant à l’idée qu’il y aurait de multiples civilisations qui naîtraient, passeraient par un âge d’or, puis entreraient dans une phase de déclin et disparaîtraient.4 Après tout, nous avons toujours vécu au milieu des ruines de nos prédécesseurs. Les pyramides nous rappellent la grandeur de l’Égypte des pharaons, Stonehenge celle des druides, et le Colisée celle de Rome.5
D’ailleurs, il n’est pas clair du tout que Rome ait été supérieure à l’Égypte. Le Colisée démontre une meilleure maîtrise de la résistance des matériaux, certes, mais en revanche, leur médecine représentait un recul. Cela montre l’absurdité d’essayer de comparer les civilisations de manière linéaire : les progrès techniques dans un domaine n’impliquent pas forcément des progrès dans les autres. Et encore, cela vaut si l’on s’en tient à un niveau technique. La culture romaine était-elle supérieure à l’égyptienne ? Quid de leurs spiritualités ? Bref, la comparaison n’a rien d’aisé.6
En vérité, il en va de même pour le domaine du vivant. Les mammifères sont-ils réellement plus "évolués" que les dinosaures, si l’on retire l’être humain de l’équation ? En quoi, et surtout, auxquels ? Rappelons que nous sommes plus proches dans le temps du tyrannosaure qu’il ne l’était du stégosaure. L’âge des dinosaures a duré 165 millions d’années, alors que l’humanité n’en a que trois, en comptant large.7 L’histoire humaine n’est qu’un détail dans celle du vivant, qui n’est elle-même qu’une note de bas de page dans celle du cosmos.
D’ailleurs, ceux qui sont familiers avec le discours écologiste savent que nous vivons aujourd'hui la sixième extinction de masse. La logique leur fera donc reconnaître qu’au moins cinq autres ont été identifiées par les paléontologues. L’épopée du vivant, comme l’histoire humaine, est ponctuée de catastrophes. Notre histoire entière s’inscrit au sein d’un cycle plus grand, comme les jours s’inscrivent dans le cycle des années.
De ces considérations, on comprendra facilement que le temps cyclique n’est pas un vulgaire temps circulaire, un "éternel retour" se répétant à l’identique. L’histoire ne se répète pas, du moins pas à proprement parler, mais on peut malgré tout dire qu’elle rime. Il y a des similarités, des schémas et des structures qui se répètent.
Il est d’ailleurs essentiel de le comprendre car l’existence d’un certain nombre de cycles civilisationnels ne s’oppose pas entièrement à l’existence de cycles plus grands, c’est-à-dire d’une sorte de "sens de l’histoire" qui aurait lieu en plus des cycles en eux-mêmes. Peut-être que chaque civilisation en laisse un peu plus à celle qui lui succédera, ce qui en retour lui permet d’accumuler plus vite, et ainsi, les cycles vont toujours en s’accélérant.
Cela correspond justement à l’un des mythes que l’on retrouve chez toutes les civilisations : le mythe des âges successifs. Chez les Grecs, il y avait l’âge d’or, l’âge d’argent, l’âge de bronze, et enfin l’âge de fer, ou âge sombre.8 Dans la Bible, ce sont les quatre parties de la statue du rêve de Nabuchodonosor, en Daniel 2. En Inde, ce sont les quatre yugas. Au Mexique précolombien, les Aztèques avaient le mythe des cinq soleils. Si l’on cherche à identifier les éléments constitutifs de la tradition primordiale, les quatre âges en font certainement partie.
L’âge d’or renvoie à une sorte de préhistoire mythique : les hommes vivaient nus et sans travailler, dans une nature très douce, où il ne faisait jamais ni trop chaud, ni trop froid ; où il n’y avait ni prédateurs, ni maladies, et où la nourriture était abondante. Les hommes vivaient très vieux et cohabitaient avec les dieux ; ils avaient naturellement une spiritualité très développée. En fait, ils n’étaient pas faits de la même matière que nous mais d’une substance plus subtile, presque angélique. Dans la Bible, cela correspond au jardin d’Éden. Dans la tradition islamique, cela correspond à la fitrah, la nature originelle de l’homme.
Depuis, l’histoire de l’humanité a globalement été un éloignement progressif de cette situation originelle. Bien entendu, cela s’est fait au fil de cycles de plus petite taille, tout comme un mois lunaire est constitué de jours, mais la tendance globale reste la même. Les hommes devinrent de plus en plus méchants au fur et à mesure que nous nous sommes éloignés de notre nature dorée originelle.9
Ce modèle, bien que mythologique, garde sa pertinence dans le monde d’aujourd’hui car il permet d’analyser notre société dans une perspective cyclique.10 Les autres cycles desquels nous avons connaissance, comme l’Empire romain ou les dynasties chinoises, étaient localisés. Or, la civilisation contemporaine est mondialisée à un très haut degré, ce qui est le signe que le cycle actuel ne s’applique pas qu’à un peuple donné mais bien à l’humanité entière. De plus, cette civilisation a atteint un niveau de développement matériel considérable. Il semble donc bien y avoir quelque chose de nouveau sous le soleil, un développement historique inédit. Il est donc tout à fait pertinent et intéressant de réinsérer cela dans le paradigme de cycles de différentes magnitudes, en particulier d’un macro-cycle où l’humanité devient de plus en plus égoïste alors que sa maîtrise de la matière se renforce. Même en dehors de la véracité historique, c’est un mythe qui demeure spirituellement vrai et qui nous éclaire sur la nature humaine.
En tout cas, les spécificités de la modernité ne constituent pas une violation de la loi des cycles mais n’en sont au contraire que sa stricte application. Il est normal que les cycles civilisationnels aillent vers toujours plus de développement matériel et toujours moins de spiritualité, au fur et à mesure que l’humanité elle-même se tourne vers la matière, jusqu’à aboutir à un cataclysme final qui remettra à zéro même ce grand cycle.11
Nous comprenons bien que le tableau que nous venons de dresser du processus cyclique se repose en grande partie sur la mythologie. Cependant, nous ne pensons pas que ce soit une mauvaise chose, même si l’on est sceptique quant à ces mythes. Nous avons déjà souligné en quoi le caractère cyclique des civilisations découle naturellement de la notion d’accumulation et des découvertes archéologiques. Qu’il existe une tendance générale dans l’histoire humaine malgré ces fluctuations serait un contre-argument évident à une lecture trop circulaire de l’histoire ; après tout, la modernité est unique de part les quantités colossales de connaissances et de patrimoine qu’elle est parvenue à amasser. On pourrait dire qu’une connaissance plus approfondie de l’histoire, ou au minimum le fait même de vivre dans cette civilisation unique, indique qu’il existe une tendance globale. Il est donc intéressant de rappeler que l’existence d’une telle tendance au-delà des cycles est enseignée depuis une antiquité fort reculée, et qu’elle a été identifiée comme allant vers moins de spiritualité et plus de maîtrise de la matière, bien que c’était alors vu comme une mauvaise chose, là où les modernes y voient un bienfait.12
Ainsi, le niveau spirituel et mythologique de l’analyse garde toute sa pertinence.
2. Si l’on prend d’autres civilisations que la moderne, les Indiens et les Chinois avaient une vision particulièrement cyclique du temps, et c’étaient des civilisations très anciennes. En revanche, l’Ancien Testament présente une vision du temps plus linéaire, bien que la vision cyclique y soit parfois présentée comme une sagesse supérieure, notamment en Ecclésiaste 3:1—8. On peut en conclure que la culture hébraïque, qu’il reflète, avait beaucoup moins conscience du passé de sa région.
3. Lewis Mumford a souligné l’importance capitale, pour la société industrielle, de l’horloge mécanique et de la transformation qu’elle entraîne dans notre rapport au temps. Voir son ouvrage Technique et Civilisation.
4. Bien sûr, il y a aussi toujours eu des gens pour penser que leur civilisation était spéciale et que le cycle ne s’appliquait pas à elle. L’égo humain n’est pas apparu avec la modernité.
5. À ce propos, il est probable que nous n’ayons même pas la consolation de laisser de belles ruines derrière nous pour les générations futures. Alan Weisman a fait un examen relativement approfondi de ce qui nous survivre dans The World Without Us, et il peint un tableau assez pessimiste à ce niveau. Nos descendants n’auront pas le plaisir de faire paître leurs troupeaux entre des immeubles abandonnés pendant bien longtemps.
6. À ce titre, on peut noter que les civilisations grandioses des Mayas et des Aztèques appartenaient techniquement à l’âge de pierre. De même, les empires de l’âge de bronze, comme l’Égypte et la Mésopotamie, avaient atteint une taille et un niveau de développement bien supérieur à nombre de leurs successeurs de l’âge de fer.
7. Nous comptons ici depuis les plus anciens hominidés, c’est-à-dire les premiers spécimens du genre Homo, pas seulement les homo sapiens.
8. Les historiens et pré-historiens utilisent une terminologie similaire, mais pour dire des choses très différentes. Pour eux, l’âge de bronze et l’âge de fer correspondent à l’utilisation de ces métaux dans la technologie d’une civilisation. Pour les Grecs, ce sont des métaphores : les âges correspondent à des métaux progressivement moins précieux. Pour une civilisation ayant une monnaie métallique, l’or a évidemment plus de valeur que l’argent, qui en a plus que le bronze, qui en a plus que le fer. Il s’agit donc d’une façon de parler pour indiquer que la valeur civilisationnelle décroît ; l’inverse d’un progrès global, en somme.
9. Ce mythe correspond-il à une vérité historique ? C’est plus difficile à dire que ce que l’on croit généralement. Le problème est que la méthode scientifique se base sur le postulat que les lois de la nature sont invariables dans l’espace et dans le temps. En somme, le présent est considéré comme la clé permettant de comprendre le passé. Le problème est que le mythe des âges considère que les lois naturelles ont varié avec le temps, en suivant une méta-loi de "solidification" progressive de la substance du monde. Par conséquent, toute tentative de percer les mystères avec les outils scientifiques actuels serait circulaire. Si l’on considère que les traditions orales de notre monde pourraient constituer une transmission authentique de tels changements, alors il est plausible d’y adhérer, à hauteur du crédit qu’on leur accorde, à elles et à leur consensus, mais c’est le seul élément qui puisse permettre de faire pencher la balance dans la situation actuelle.
10. Il est généralement beaucoup plus pertinent d’analyser les mythes comme renvoyant à des réalités permanentes plutôt qu’à des événements préhistoriques. Ernst Jünger avait mit le doigt sur quelque chose d’essentiel en disant que « le mythe n’appartient pas à la préhistoire, il est une réalité intemporelle qui se répète dans l’histoire ».
11. Doit-on en conclure que la fin des temps modernes aboutira nécessairement à une nouvelle préhistoire, en recommencement du cycle ? C’est une hypothèse raisonnable, mais non certaine, même en s’en tenant aux mythes. Dans la Bible, l’âge d’or passé est symbolisé par un jardin, ce qui ressemble effectivement à la préhistoire, mais celui à venir, annoncé à la fin de l’Apocalypse, est symbolisé par une ville. L’histoire rime, mais elle ne se répète pas. Le cycle suivant ne commencera pas au même point que l’actuel.
On peut également souligner que, si Hésiode indique cinq âges et non quatre, c’est parce qu’il inclut un cycle secondaire, celui des héros, au cours duquel des hommes exceptionnels cherchèrent à retrouver le paradis perdu. Il y a là quelque chose de similaire à la quête médiévale du Graal, où des chevaliers partirent à l’aventure pour retrouver cet artefact mythique et riche en symbolisme, alternativement la coupe ayant recueilli le sang du Christ et l’émeraude tombée du front de Lucifer lorsqu’il fut chassé du paradis. (Au sujet du mythe du Graal, voir Julius Evola, Le Mystère du Graal. C’est le traitement le plus complet du sujet que nous connaissons.) C’est donc un symbole de renouveau.
Par sa symbolique christique, le Graal renvoie à l’idée de renouveau, car le Christ est celui qui rachète le péché originel et annule la chute de l’humanité. (Notons que la naissance du Christ a eu lieu un 25 décembre, soit à la date du solstice d’hiver, ce qui est un autre symbole de la même notion. Le solstice d’hiver est le moment où les jours se mettent à rallonger, il représente donc la renaissance du soleil, le retour du jour qui fait reculer l’avance qu’avait prise la nuit.) Par sa symbolique d’émeraude, il renvoie à la connaissance ésotérique en rappelant fortement le troisième œil de Shiva. Ainsi, les chevaliers se placent dans la continuité des héros grecs. Surtout, ceux qui cherchent aujourd'hui à accomplir quelque chose du même ordre se placent dans la continuité des deux, et qui sait à quoi leurs efforts pourraient aboutir ?
12. Pour reprendre l’expression de Nietzsche, entre les anciens et les modernes, il y a eu une inversion des valeurs. On pourrait même dire qu’il y a eu une inversion des clartés, dans le sens où les anciens considéraient que la connaissance suprême était la métaphysique, alors que les modernes ont tendance à n’y voir que de l’obscurantisme. (À rapprocher de l’oubli de l’Être chez Heidegger.)
Chapitre 2 : Grandeur et décadence
Il n’y a rien d’étonnant à ce que de nombreux auteurs aient cherché à analyser les cycles et la "respiration" des sociétés humaines. En Occident, la nature des cycles sociaux fut notamment étudiée par Platon, Aristote, Polybe et Cicéron, durant l’Antiquité. L’intérêt pour ces théories ne disparut pas avec le temps et on les retrouve chez des penseurs tels que Machiavel ou Giambattista Vico.13 Autrement dit, c’est une idée qui a une longue et riche histoire, composée de modèles plus ou moins complexes.
Comme on peut s’y attendre, l’approche pré-moderne avait souvent une dimension avant tout morale. Afin de la rendre plus facilement accessible, nous commencerons par la théorie chinoise du Mandat du Ciel. L’approche chinoise se centre sur les dynasties et l’union ou la désunion de la Chine, comme l’indique le Roman des Trois Royaumes, « l’empire longtemps divisé doit s’unir, et longtemps uni doit se diviser ; il en a toujours été ainsi ».
L’expression de Mandat du Ciel est en elle-même assez compréhensible : un souverain qui a du succès a la faveur des dieux parce qu’il respecte leurs commandements, alors qu’un souverain qui leur déplaît par son mauvais comportement verra son empire s’effondrer.
L’idée de "faveur des dieux" peut être remplacée par celle de droit naturel sans perdre grand-chose dans la présentation des idées qui nous intéressent ici.14 Il existe une nature humaine et l’Empereur peut édicter des lois qui sont en synergie avec cette dernière, ce qui amène à la prospérité. En revanche, s’il édicte des lois contraires à cette dernière, sa société finira par s’effondrer, même si cela prend du temps et que le phénomène peut s’étaler sur plusieurs générations.15
Pour prendre un exemple individuel, l’urine est un excellent conducteur, ce qui signifie qu’un homme ne devrait pas uriner sur une ligne à haute tension. De même, à un niveau collectif, il est mauvais que les puissants s’approprient les biens des petites gens à tort et à travers, car ceux-ci arrêteront de travailler sérieusement s’ils n’ont pas confiance qu’ils pourront garder les fruits de leur labeur. Ou encore, la famille doit être préservée car elle est l’institution qui permet la reproduction de la société, aussi bien à un niveau biologique en faisant des enfants qu’au niveau de la citoyenneté en les éduquant ; une société qui ne fait plus d’enfants ou qui les éduque mal court de grands risques car il n’empêche que les nouvelles générations seront malgré tout amenées à s’occuper du pays à leur tour.
Ibn Khaldun, le père de la sociologie, s’est aussi beaucoup intéressé à ces questions. Il a notamment avancé que les personnes vivant dans une adversité constante, comme les nomades, étaient plus proches des lois naturelles, alors que le confort de la sédentarité permettait de les flouer sans en subir immédiatement les conséquences.16 De son point de vue, la décadence est une pathologie causée par l’aliénation de la nature qui est permise par le confort.17 Elle touche plus les milieux urbains que ruraux, le littoral que l’intérieur des terres, les jeunes que les vieux ; plus on est séparé de la nature, plus grand le risque de décadence.18 En revanche, ceux qui ont conscience des efforts nécessaires pour maintenir la civilisation ont bien moins de chances d’être décadents : les fermiers, les athlètes, les soldats, etc.
En fait, on pourrait considérer que Ibn Khaldun a anticipé les théories sur la sélection naturelle, mais en les appliquant au comportement plutôt qu’à l’hérédité. Une société plus proche de la nature subit une plus grande pression de la part de l’environnement lui-même, qui est impersonnel. Les retours sont relativement immédiats et imposent au groupe de respecter la loi naturelle s’il veut prospérer.
En revanche, dans une société plus complexe, nous sommes séparés de la nature par un certain nombre d’artifices. Par exemple, les stocks de nourriture (qui sont un exemple d’accumulation) permettent de maintenir le même niveau de vie longtemps en dépit de retours agricoles en chute libre. Le principal facteur qui fait qu’une personne prospérera ou non devient sa capacité à plaire à son supérieur hiérarchique, ce qui change complètement l’axe de sélection. Chacun se retrouve à prêter fortement attention à ce qui a fait qu’un prédécesseur ait été renvoyé ou promu, afin d’assurer sa propre carrière. Ils n’écoutent plus leurs propres valeurs mais se contentent d’appliquer celles de la hiérarchie, même quand ils affirment le contraire.19 À cela s’ajoute la question de l’émulation et de l’exemple : si le dirigeant est corrompu, par exemple, cela poussera ses subordonnés à l’être également.20
La sélection naturelle produit des loups, la domestication les transforme en caniches. Elle produit aussi des volailles trop grosses pour leurs propres pattes, des dindons qui ne peuvent plus se reproduire sans aide, et des pans ayant un plumage magnifique mais attirant l’attention des prédateurs et qui les empêche de voler.
Celui qui se trouve au sommet de cette hiérarchie se retrouve donc dans une situation complexe. D’un côté, il est particulièrement protégé des aléas de la nature car la société est prête à faire de grands sacrifices pour assurer son confort ; il peut donc flouer les lois naturelles sans en ressentir les effets immédiatement. D’un autre côté, il a une influence considérable sur son fonctionnement, car ses subordonnés vont calquer leur comportement sur ses propres préférences, puis leurs subordonnés à leur tour, etc.21
C’est un fait bien connu qu’une armée qui n’a connu que la paix n’est pas prête pour la guerre. Là où, en temps de guerre, les promotions se font sur la base des résultats, en temps de paix, ce sont le copinage et le conformisme qui priment. Pour ne citer qu’un seul exemple, le verbe français "limoger" vient du fait que, lors de la Première Guerre mondiale, nombre d’officiers durent être mis sur la touche et furent envoyés à Limoges, où leurs mauvaises décisions n’avaient plus d’impact négatif.22
Quels éléments encouragent la prospérité ? Nous avons déjà cité un droit de propriété stable. On peut y avoir la religion, c’est-à-dire l’adoration de puissances supérieures pour obtenir leur faveur.23 La Bible insiste aussi beaucoup sur le fait que le confort éloigne de Dieu ; l’Ancien Testament est rempli de passages où les Israélites prospèrent trop, et en viennent à négliger la religion.24 L’acharnement médical est décadent car il est un gaspillage de ressources, tout comme enfermer les pires criminels au lieu de les exécuter.25 Distribuer les rôles en fonction de ceux qui seront les plus à même de les remplir encourage la prospérité, tout comme être prudent avec ses ressources, éviter le gaspillage26, et limiter les naissances pour ne pas dépasser la capacité porteuse du territoire.
En fait, l’idée générale de la décadence peut être illustrée par la fable de la cigale et de la fourmi. Lorsque les hivers sont rudes, il ne reste que des fourmis, travailleuses et prévoyantes, car les cigales apprennent ou meurent. En revanche, lorsque le travail des fourmis a rendu les hivers doux, leur dur labeur perd de son intérêt aux yeux des autres. Les cigales se multiplient alors jusqu’à ce que leur poids provoque le retour des hivers rudes.27
Pour autant, l’élément que Ibn Khaldun identifie comme étant le plus important est le collectivisme, qui se définit avant tout par la capacité à sacrifier ses intérêts personnels pour le groupe et qui a pour corollaires la coordination, la discipline et la hiérarchie.28
Il appliquait surtout cette idée au niveau des groupes, des dynasties, qui luttent ensemble et pourrissent ensemble. D’après lui, les dynasties durent environ un siècle29, après quoi elles sont renversées par des nomades, moins décadents qu’eux. À leur tour, une fois au pouvoir, ils se relâchent, deviennent moins disciplinés, et surtout moins soudés, remplaçant leur ancienne cohésion tribale par l’individualisme et le factionalisme. Tant qu’un groupe maintient sa cohésion interne, il est très difficile à renverser, mais dès lors qu’il la perd, il devient beaucoup plus faible. « Toute maison divisée contre elle-même périra », nous dit la Bible.30
On peut d’ailleurs noter que le célèbre général Ludendorff a fait remarquer que les pays en guerre se tournent tous vers une forme de socialisme, car l’union fait la force.
Durant la Première Guerre mondiale, l’Allemagne adopta le Plan Hidenburg31, qui incluait une partie de planification économique. Le gouvernement disait aux patrons ce que leurs usines devaient produire, en quelle quantité, à qui elles allaient vendre et à quel prix, et, par corollaire, à qui elles devaient acheter leurs fournitures et à quel prix. Dans les faits, cela amenait aussi à limiter les profits des patrons, bien qu’ils empochaient toujours les bénéfices. Les représentants syndicaux ont été admis pour la première fois à participer aux conseils d’entreprises. Il y avait une sorte de conscription du travail qui faisait que ni les travailleurs, ni les employeurs ne décidaient qui travaillait où ; c’était décidé directement par la bureaucratie d’État.
Les biens de consommation, comme la viande, le pain et le charbon, étaient rationnés. Cela donnait un système égalitaire dans la forme. Certes, les riches pouvaient toujours utiliser leurs réseaux pour s’approvisionner sur le marché noir, mais ils étaient au moins forcés de cacher leur différence de consommation, au lieu de l’afficher de manière ostentatoire comme cela se fait souvent. De même, la conscription militaire obligatoire signifiait que même les riches devaient aller participer à la défense de la patrie et partager les risques et sacrifices de la population, au lieu de s’en évader.
On peut souligner que des mesures assez similaires furent mises en place aux États-Unis lors de la Seconde Guerre mondiale.
Ce genre de mesures a sans doute eu un impact positif important. La vertu de collectivisme, qui est si importante aux yeux d’Ibn Khaldun, est le sens du sacrifice, le fait de renoncer à un avantage personnel pour obtenir un avantage collectif. Dans une petite société tribale, les hommes peuvent facilement se surveiller les uns les autres et punir ceux qui décideraient de profiter du groupe, car ils se connaissent tous. En revanche, dans un groupe beaucoup plus grand, de la taille d’un État-nation moderne ou de l’Empire chinois, cela devient plus compliqué.32 Traditionnellement, la religion aidait beaucoup en faisant internaliser les normes à la population plutôt que de ne compter que sur le système de récompenses et de punitions, mais ça n’a jamais été un système parfait.33
Il est facile de comprendre que, lorsque l’on fait des sacrifices pour le groupe, il peut être très démoralisant de voir que d’autres en partagent les fruits sans faire leur part.34 En imposant à tout le monde de participer aux coûts, le socialisme de guerre a donc un gros avantage psychologique pour rendre le sacrifice possible. Il a également des avantages plus économiques puisqu’en forçant la participation, il gagne aussi beaucoup de ressources qui auraient été appropriées sans cela.
Tout cela décrit la dimension sociale et morale du phénomène cyclique, comme étant composé de fluctuations dans la solidité du lien social et dans la capacité d’auto-sacrifice de la population. Aujourd’hui, le lien social est particulièrement dégradé, comme cela a notamment été souligné par Robert Putnam dans Bowling Alone. La confiance en la capacité de sacrifice des autres s’est également dégradée considérablement. Aux États-Unis, que nous prendrons ici comme représentatifs de l’Occident en général, la confiance que les citoyens ont dans les différentes institutions est très faible, à une exception près : l’armée.35
Pourquoi l’armée ? Sans doute parce que c’est la dernière institution qui montre encore une grande capacité au sacrifice personnel pour le bien commun et pour ses idéaux. Cela est fort problématique ; une société saine a besoin d’institutions autres que l’armée dont les membres seraient prêts à se sacrifier pour le bien commun et les idéaux collectifs. Le fait que l’armée soit la seule institution que l’on considère encore comme étant motivée par autre chose que l’intérêt est un signe très négatif quant à l’état de notre société.
13. On peut également citer d’autres auteurs plus récents : Nikolai Danilevsky, Oswald Spengler, Arnold Toynbee, Pitirim Sorokin, W. M. Flinders Petrie, Alexandre Deulofeu, Lev Gumilev, Peter Turchin. Leurs travaux sont négligés dans la culture populaire, mais cela ne signifie pas que le domaine soit tombé dans l’oubli.
14. Bien qu’il y ait une différence entre le droit divin et le droit naturel, le premier ne peut pas contredire le second mais en est une spécification.
15. C’est une observation courante chez les anciens qu’un peuple peut continuer de jouir de bienfaits qu’il a reçu en héritage alors qu’il a déjà perdu les qualités qui lui ont permis de les acquérir.
16. Cette approche a souvent été résumée par l’expression suivante : « Les temps rudes créent des hommes forts. Les hommes forts créent des temps doux. Les temps doux créent des hommes faibles. Les hommes faibles créent des temps durs. » Elle provient du roman post-apocalyptique Those Who Remain de G. Michael Hopf.
17. Comme la technologie moderne nous aliène plus que jamais vis-à-vis de la nature, il est normal que nous soyons également plus que jamais touchés par la décadence.
18. Cela pourrait être rapproché du vice de la mollesse (mollities), dont St Thomas d’Aquin a traité dans sa Somme Théologique II-II, à la question 138. Une personne "molle", trop attachée au confort et aux plaisirs, est incapable de faire face à l’adversité. C’est un vice qui est mentionné à la fois par Aristote et par la Bible (I Corinthiens 6:9), mais qui est totalement passé sous silence aujourd'hui.
19. Au sujet de ces phénomènes sociaux, voir Moral Mazes de Robert Jackall.
20. La célèbre citation de Confucius, « l’herbe plie au gré du vent », parle des changements de la morale du peuple vis-à-vis de celle des gentilshommes. Lorsque l’élite d’un pays est vertueuse, le peuple l’est également, mais cela vaut aussi lorsqu’elle est vicieuse.
21. C’est l’une des raisons pour lesquelles les théories politiques traditionnelles insistent autant sur les vertus personnelles du souverain, qui participent grandement à obtenir le Mandat du Ciel. On peut également noter qu’à un certain niveau, cela vaut également pour la classe dirigeante en tant que groupe.
22. Le verbe "aguerrir" a également une étymologie intéressante, puisqu’il signifie "habituer à la guerre". Par exemple, Carl von Clausewitz, dans son traité De la guerre, traite de la nécessité de l’aguerrissement des soldats comme des officiers.
23. En Deutéronome 11:10-12, Dieu dit que Canaan est la terre sainte parce que, là où l’agriculture égyptienne fonctionnait grâce à un système d’irrigation complexe, celle de Canaan dépendait entièrement de la pluie, ce qui forçait ses habitants à prendre conscience de leur dépendance vis-à-vis des puissances supérieures.
24. Exemple représentatif : « Mais Israël est devenu gras, et s’est rebellé ; — tu es devenu gras, épais, replet ! — et il a abandonné le Dieu qui l’avait formé, et méprisé le Rocher de son salut. » — Deutéronome 32:15
25. Nous avons choisi ces deux exemples de manière à souligner le fait que ce n’est pas qu’une question "partisane". L’euthanasie passive est une mesure étiquetée à gauche, alors que la peine de mort est étiquetée à droite.
26. Le Coran est explicite sur ce dernier point. « Les gaspilleurs sont les frères des démons, et le Démon est très ingrat envers son seigneur. » (17:27)
27. Notre époque est pleine de cigales. Alors que nous sommes à la veille d’une crise annoncée, combien se préparent ? Lors de la pandémie de coronavirus, certains s’étaient jetés sur les magasins pour se constituer des stocks. Combien d’entre eux en ont tiré des leçons et continueront de maintenir ces stocks ? Ceux qui prennent la peine de se préparer paraissent même étrange ; ne savent-ils pas que la société s’occupera de tout ?
28. Ceux qui se disent que l’armée pourrait triompher d’une épidémie de zombies le font surtout en supposant qu’elle serait capable de préserver sa cohésion et sa hiérarchie. Si tous les soldats volaient leurs armes et désertaient pour essayer de s’en sortir seuls dans la panique générale, l’armée serait complètement désarmée. D’ailleurs, de manière générale, face à une catastrophe, les groupes s’en sortent mieux que les individus isolés.
29. Peter Turchin estime que la polygamie musulmane a raccourci le cycle en accélérant le phénomène de surpopulation des élites. Pour l’Europe, le cycle était plutôt de trois siècles en moyenne.
30. Matthieu 12:25, Marc 3:25, Luc 11:17
31. Erich Ludendorff et Paul von Hidenburg étaient les principaux dirigeants militaires allemands de l’époque.
32. Comme la sédentarité et la richesse collective permettent l’accroissement de la population, on peut considérer que c’est une application des outils d’analyse d’Ibn Khaldun dans un domaine précis.
33. Nous n’avons pas vraiment abordé la question de la spiritualité dans ce chapitre, mais pourtant, elle est essentielle. En effet, toute organisation collective se repose sur deux piliers : le pouvoir et l’autorité. Or, il est possible de les résumer en disant que le pouvoir est lié au consentement à tuer, et l’autorité est liée au consentement à se sacrifier. Le consentement au sacrifice est essentiel dans la théorie que nous avons avancée, et il est généralement produit par la spiritualité, avec ses promesses de récompenses post-mortem. Cependant, approfondir ce point nous emmènerait trop loin.
34. C’est un problème bien connu, qui fait partie du célèbre dilemme du prisonnier : tout nous pousse à ne pas coopérer avec des personnes ou un écosystème qui ne coopèrent pas avec nous en retour. Cela peut également être rapproché du "problème du passager clandestin" en économie.
35. Notre principale source pour cette affirmation est les sondages Gallup sur la confiance dans les institutions. Par exemple, en 2007, la confiance envers l’armée était de 69 %, envers le congrès de 14 %, et envers le clergé de 46 %.
Chapitre 3 : Cycles séculaires de Turchin
Ayant traité l’aspect spirituel et l’aspect moral de la question des cycles sociaux, nous nous tournons désormais vers leur aspect démographique et structurel.
Au cours des dernières décennies, le chercheur à avoir dédié le plus d’efforts à l’analyse de ces questions est Peter Turchin, notamment dans son livre Secular Cycles. Nous présentons ici son modèle, qui s’inscrit dans la continuité de celui d’Ibn Khaldun, tout en intégrant les méthodes quantitatives de Pitirim Sorokin.
Turchin part du même constat de base que les économistes pré-modernes : un homme a besoin de manger, et la production des subsistances constitue donc une fondation indispensable au reste de l’économie.36 Tout individu qui n’est pas directement employé dans la production de nourriture est donc dépendant du surplus produit par ceux qui le sont ; l’économie non alimentaire dépend directement et totalement de la taille du surplus ainsi extrait.
Il y a deux façons d’augmenter la production agricole : la méthode extensive et la méthode intensive. La croissance extensive consister à cultiver sur un plus grand espace, par exemple en défrichant de nouvelles terres ou en drainant des marécages pour obtenir de nouvelles zones exploitables. La croissance intensive consiste à augmenter la productivité de chaque parcelle de terrain, par exemple avec de meilleurs engrais ou insecticides. Autrement dit, soit on fait plus de champs, soit on met plus d’engrais sur les champs existants.
Turchin concentre son analyse sur les sociétés pré-industrielles, où la croissance intensive n’avait qu’un impact relativement limité car il n’y avait pas d’agriculture chimique. Dans un tel cadre, il est essentiel de prendre en compte l’une des caractéristiques principales de l’agriculture extensive : la loi des retours décroissants. Lorsque l’on défriche de nouvelles terres, on commence par les meilleures, celles qui offriront les meilleures récoltes pour le moindre coût. Cependant, elles sont en quantité limitée. Ainsi, pour que la croissance continue, on finit par être forcé de s’attaquer à des terres moins intéressantes, qui coûtent plus cher à exploiter ou dont les rendements sont moins bons, et ce, jusqu’à arriver à court de terres. Autrement dit, il coûte de plus en plus cher, il faut de plus en plus d’efforts et de travail, pour produire une unité de subsistance en plus. Or, les hommes qui travaillent ont eux aussi besoin de manger, donc il faut sacrifier de la nourriture pour produire de la nourriture. Sur des terres fertiles, peut-être qu’on en sacrifie 1 kilo pour en produire 10, ce qui fait un gain de 9. Sur des terres moins bonnes, il faudra en sacrifier 2, 3, 4, etc., et ainsi avoir des retours de moins en moins bons.37
En revanche, la population humaine ne s’auto-régule pas et ne suit pas spontanément cette courbe décroissante. Au contraire, elle continue de croître en fonction de divers facteurs qui n’ont que peu à voir avec la productivité agricole.38 Il en résulte la situation suivante :

Cela amène à une fluctuation de la population, qui croît jusqu’à atteindre la capacité porteuse du milieu, puis entre en crise lorsqu’elle la dépasse, redescend à un niveau plus tolérable, puis reprend sa lancée. C’est similaire au phénomène bien connu chez les populations animales où, lorsque les proies sont nombreuses, les prédateurs prospèrent, ce qui fait diminuer le nombre de proies. Ensuite, la quantité de prédateurs diminue car il n’y a pas assez à manger, ce qui permet aux proies de rebondir et de redevenir nombreuses, faisant repartir le cycle de zéro.39
Turchin dit :
« Au fur et à mesure que la densité de la population se rapproche de la capacité porteuse, la société est touchée par un certain nombre de phénomènes liés. Il y a des pénuries de terres et de nourriture, et une surabondance de la force de travail. Il en résulte que le prix des denrées alimentaires augmente, que les salaires réels40 diminuent, et que la consommation par habitant diminue, surtout parmi les plus pauvres. La détresse économique entraîne une baisse de la reproduction et une augmentation de la mortalité, ce qui se traduit par un ralentissement de la croissance démographique. […]
Une croissance démographique continuant au-delà de la capacité porteuse du milieu a un effet considérable sur les structures sociales. Les changements les plus typiques sont une hausse des prix des loyers et de la propriété foncière, une fragmentation grandissante des domaines ruraux, un grand nombre de paysans sans terres et leur émigration dans les villes. L’urbanisation, c’est-à-dire la proportion de la population vivant dans des villes moyennes ou grandes, augmente. Cette main-d’œuvre peu chère amène un florissement des arts et métiers. La demande pour leurs produits augmente également, car les possédants profitent des loyers élevés et d’une main-d’œuvre peu coûteuse. Le développement de l’urbanisation et de l’industrie du luxe encourage le commerce régional et international. La fracture sociale se creuse entre les riches et les pauvres. Dans les campagnes, la surpopulation fait qu’il n’y a pas de réserves alimentaires en cas de mauvaises récoltes. Par corollaire, les mauvaises années qui auraient été sans conséquences en d’autres temps aboutissent désormais à des disettes sérieuses, voire parfois des famines catastrophiques. La malnutrition chronique crée des conditions favorables à l’apparition d’épidémies.
Les villes se remplissent de paysans sans terres et d’artisans désœuvrés, qui rejoignent les rangs des indigents et des vagabonds. Les émeutes pour la nourriture ou les salaires deviennent fréquentes. Le pourrissement de la situation économique finit, à terme, par aboutir à des soulèvements ruraux et urbains. »
Ajoutons à cela que les désœuvrés, sans possibilité claire d’avancement social, ont aussi tendance à s’engager dans l’armée en temps de guerre.
Les conflits, famines et épidémies mentionnées par Turchin ne sont pas de petits événements négligeables mais de grandes catastrophes, qui réduisent grandement la population. La peste noire a tué entre 30 % et 60 % des Européens (1346—1353), tout comme la peste antonine durant l’Antiquité (165—180). La guerre de trente ans (1618—1648) a tué entre 25 % et 40 % des Allemands. Le temps des troubles (1598—1613), 50 % de la population russe de l’époque.
C’est là la forme de base du cycle séculier. Quand la population est faible, elle se nourrit bien et a confiance en l’amélioration continue de sa condition. Elle finit par atteindre un plateau de pourrissement, qui aboutit à une crise majeure. C’est surtout vrai pour les pauvres, qui sont les principales victimes des épidémies et des famines, mais Turchin présente un cycle similaire pour les possédants.
Proportionnellement, la population des possédants croît plus vite que celle de la plèbe, à la fois car leurs ressources financières leur permettent d’avoir plus d’enfants, et car des ambitieux arrivent régulièrement pour la rejoindre. De plus, ils résistent mieux aux famines et aux épidémies car ils peuvent éviter les zones touchées en se réfugiant ailleurs, comme dans des résidences secondaires ou chez des familles alliées. Durant les périodes de surpopulation, leur mode de vie a tendance à devenir de plus en plus luxueux pour les raisons citées plus haut.
Seulement, la société n’est pas capable de soutenir un nombre toujours croissant de possédants ayant un mode de vie toujours plus extravagant. Ils finissent par se heurter aux limites physiques de la terre et du nombre de travailleurs, qui ne peuvent pas croître indéfiniment. Au bout d’un certain temps, la terre ne produit plus assez et les travailleurs sont à leur limite physique et ne peuvent pas être exploités plus. Il n’y a pas assez de kilos de nourriture de produite pour nourriture une population aussi grande de possédants et les armées d’ouvriers dont ils ont besoin pour concevoir leurs robes, bâtir leurs palais, entretenir leurs jardins, etc.
La meilleure solution serait que les possédants acceptent de réduire leurs nombres ou leur mode de vie, mais cela revient à leur demander un sacrifice qui est assez difficile à coordonner, car il suffit que certains ne jouent pas le jeu pour convaincre les autres de ne pas le faire non plus, sous peine d’être les dindons de la farce. Ainsi, la solution la plus commune historiquement est que les possédants cherchent à prendre aux autres possédants pour continuer de s’enrichir, ou même simplement pour éviter de rejoindre la masse toujours croissante des miséreux. La classe dirigeante, autrefois unie, se divise en factions, et certains de ses membres désargentés peuvent même devenir des révolutionnaires. La guerre civile gronde ; les maîtres ont perdu leur esprit de corps, leur asabiyyah, comme le disait Ibn Khaldun.
De plus, cette situation les oppose également à l’État. Lui aussi a besoin de prendre une partie des ressources pour payer ses fonctionnaires, ses soldats, etc., mais aussi pour acheter une certaine paix sociale en offrant des places avantageuses aux possédants : professeur d’université, haut fonctionnaire, magistrat, etc. Les différentes factions de possédants vont chercher à réduire la part de l’État et à se servir de lui comme outil pour attaquer les autres. Ainsi, au moment même où l’État aurait besoin d’être fort pour régler la crise, les risques de crise fiscale augmentent. Il arrive qu’il ne soit plus en mesure de payer ses fonctionnaires et ses troupes et qu’il y ait un effondrement du pouvoir central, remplacé par des pouvoirs locaux dont l’influence a grandi.
Il est à noter qu’une intensification de l’exploitation accélère les deux mécanismes à la fois : chez les pauvres, les effets de la surpopulation se font sentir plus vite car ils ont moins pour vivre, et chez les riches, on arrive plus vite aux limites de la capacité porteuse. Par "exploitation", nous voulons parler de la part du revenu du travail des pauvres qui est capturée et absorbée par les possédants.
Ainsi, les famines et les épidémies ne suffisent pas à résoudre le problème, contrairement à ce que croyait Malthus. Même si la population globale est fortement réduite parce que les pauvres ont été décimés, le nombre de possédants peut être resté peu ou prou le même. Auquel cas, la forte exploitation et les conflits internes continueront jusqu’à ce qu’ils se soient suffisamment entre-tués pour permettre le commencement d’un nouveau cycle.41 Pour reprendre la comparaison avec les populations animales, il ne suffit pas que la population des proies ait baissé pour qu’elle remonte automatiquement, il faut d’abord attendre que celle des prédateurs baisse à son tour.
D’où la forme du cycle typique :

Bien entendu, ce n’est là qu’un résumé. Nous avons dû éliminer une grande partie de la nuance du modèle, et surtout les nombreuses études de cas détaillées dans Secular Cycles, pour en arriver à une version aussi condensée. Notamment, Turchin ne résume pas tout à la démographie, il insiste bien sur le fait que les autres facteurs sociaux, comme l’armée, la religion et les institutions, ont un grand impact sur la façon dont les sociétés réagissent aux différentes phases du cycle. Pour ne citer qu’un seul exemple, dans les sociétés musulmanes, la polygamie accélérant considérablement la surpopulation des possédants42 et raccourcissait donc la durée du cycle moyen.
36. Parfois, le facteur limitant est plutôt l’eau, mais on peut considérer la nourriture comme constituant un cas typique, pour simplifier.
37. Ces nombres sont donnés uniquement à titre d’illustration et ne correspondent peut-être pas aux proportions réelles.
38. Dans les modèles malthusiens, que Turchin prend pour point de départ, on considère généralement que la population croît de manière linéaire jusqu’à ce que les crises viennent la faire décroître de force. En réalité, la situation est plus complexe que cela et divers facteurs entrent en jeu. Nous ferons comme si la démographie était linéaire car c’est globalement le cas en pratique, mais sans perdre de vue qu’il s’agit d’une simplification.
39. Ce cycle est surtout associé aux équations de Lotka-Vottevra, qui ont un certain âge et sont considérées comme simplistes. Cependant, tous les modèles postérieurs de l’évolution des populations animales contiennent des oscillations entre proies et prédateurs.
40. Le salaire réel n’est pas l’argent que touche une personne mais le pouvoir d’achat que cet argent lui offre, compte tenu de l’inflation, c’est-à-dire de la montée des prix.
41. Nous trouvons une illustration de ce genre de conflits dans Game of Thrones, qui est inspiré de la Guerre des Deux Roses (1455—1485), qui est justement l’une des périodes étudiées par Turchin.
42. Il faut voir que les pauvres étaient monogames, car il faut un certain niveau de richesse pour entretenir plusieurs épouses à la fois, ainsi que leur progéniture. Ainsi, la polygamie accélère la surpopulation des possédants mais pas la surpopulation générale.
Chapitre 4 : Effondrement
Les considérations qui précèdent permettent de bien recontextualiser la seule loi géopolitique qui vaille, à savoir que tout empire périra. La gloire des pharaons gît dans le sable du désert, celle des Mayas dans les jungles d’Amérique centrale, et celles d’innombrables autres dans nos musées d’histoire. Le monde moderne ne fera pas exception, car c’est une règle de fer qui ne souffre aucune contradiction.
Nous sommes tous familiers avec un certain nombre d’effondrements : l’Empire romain, les Byzantins, la Mésopotamie, l’Égypte, les Aztèques… Les férus d’archéologie parmi nous en connaissent d’autres : les Zhous (occidentaux), les Hittites, la vallée de l’Indus, les Minoens, les Mycéniens, les Olmèques, les Casas Grandes, les Hohokams, la civilisation de Tiwanaku, etc.43 Certains, comme Peter Turchin, vont encore plus loin et retracent l’effondrement de certaines communautés préhistoriques.44
Il y a beaucoup à étudier car les effondrements font partie intégrante de l’histoire humaine : ils se sont produits encore et encore. À ce niveau, le modèle de Turchin est très intéressant, avec un grand pouvoir explicatif et prédictif, mais il s’applique surtout aux sociétés pré-industrielles. Pourtant, on remarque que les symptômes historiquement associés aux phases de déclin et de crises correspondent étrangement bien à notre époque, et ce, de plus en plus. En effet, on assiste à une explosion de la dette publique, une stagnation économique, un ralentissement considérable de l’ascenseur social, une polarisation politique de plus en plus marquée, et une multiplication des luttes intestines entre les différentes branches de l’oligarchie (administrative, culturelle, économique, etc.). À quel point notre sophistication technologique nous rend-elle uniques, et à quel point sommes-nous encore sujets aux cycles démographiques ?
Turchin a tenté de répondre à cette question dans un livre où il applique son modèle aux États-Unis, intitulé Ages of Discord. Bien que très intéressant, cet ouvrage souffre du défaut de ne s’appliquer qu’à une zone géographique donnée. Si cela pouvait encore être pertinent il y a un siècle ou deux, il n’est désormais plus aussi intéressant de traiter les pays isolément car la mondialisation les intègre tous dans un seul et même système global.45 Il serait plus pertinent de traiter le système en question comme intégrant un cycle démographique unique.
Spontanément, on aurait pu croire que l’industrialisation avait définitivement aboli les contraintes environnementales sur la population, compte tenu de l’augmentation considérable du nombre d’humains sur Terre :

De plus, le niveau de vie allait toujours en s’accroissant. Le nombre d’élites administratives, intellectuelles ou culturelles aussi, à tel point que certains ont cru que les progrès du développement et de l’éducation permettraient à tout le monde d’atteindre un tel statut. La société industrielle a atteint un gigantisme sans précédent historique, et le modèle de Turchin ne permet pas d’en comprendre les raisons.
Pour autant, malgré les limites de ses travaux, ils trouvent un prolongement naturel lorsqu’on les combine à ceux de William Catton sur la capacité porteuse fantôme. L’idée générale, bien connue des milieux écologistes, est que la modernité n’a nullement aboli les limites de la nature. À la place, son succès se repose sur l’exploitation de ressources fossiles. Elle n’a pas créé de nouvelles sources de richesse pérennes mais se contente de vider les stocks qu’elle s’est contentée de trouver.
La modernité industrielle est comparable à un homme qui aurait découvert un trésor et qui serait en train de le dilapider. Pendant peu de temps, il semble très riche lorsqu’on l’observe de l’extérieur, mais cette richesse n’est que temporaire car elle ne se repose pas sur des revenus durables et reproductibles. Ce trésor, unique dans l’histoire humaine, ce sont les énergies fossiles, et lorsqu’elles seront épuisées, on se rendra compte que les promesses de progrès perpétuel de la modernité étaient bien illusoires.46
La civilisation industrielle se repose sur la combustion, en quelques générations, d’un capital énergétique qui a mis près de 300 millions d’années à se constituer, soit presque 150 000 fois la durée qui nous sépare de Cléopâtre. La temporalité qu’il a fallu pour constituer le stock d’hydrocarbures est sans commune mesure avec celle qu’il nous faut pour le dilapider.
Cela a permis d’améliorer le niveau de vie général, d’élargir continuellement la bureaucratie, de maintenir une ascension sociale régulière, ainsi que de maintenir une relative cohésion sociale malgré les inégalités. Surtout, cela a permis de dépasser très largement la capacité porteuse renouvelable de la Terre. Autrefois, la population était limitée par les flux énergétiques durables : fertilité des sols, force animale, climat, etc. Or, le pétrole et le gaz naturel rendent possible l’agriculture industrielle intensive grâce aux engrais azotés, à la mécanisation massive et au transport mondial des denrées alimentaires.
Cette expansion reposait donc en réalité sur ce que Catton appelle une "capacité porteuse fantôme" : la civilisation industrielle donne l’impression d’avoir durablement dépassé les limites naturelles qui contraignaient les sociétés précédentes, mais il n’y a en réalité aucune augmentation de la capacité porteuse réelle, seulement la consommation d’un capital énergétique fini accumulé sur des temps extrêmement longs. Autrement dit, l’humanité moderne ne vit pas uniquement des flux énergétiques qu’elle produit année après année ; elle puise dans une immense réserve héritée du passé. La surpopulation de l’ère industrielle repose moins sur une véritable sortie des contraintes malthusiennes que sur leur report temporaire grâce à l’exploitation d’une manne énergétique exceptionnelle.
On en revient tout naturellement à Turchin. Les crises démographiques qu’il décrit ne disparaissent pas avec l’industrialisation ; elles changent simplement d’échelle et de temporalité. Tant qu’il y a une croissance continue du surplus énergétique, tout va bien. Les États peuvent élargir leurs administrations, intégrer les aspirants à l’élite, financer des infrastructures massives et maintenir une certaine mobilité sociale. Mais lorsque la croissance énergétique, et donc économique47, ralentit, les contradictions structurelles réapparaissent progressivement : stagnation des revenus réels, explosion de la dette, compétition accrue entre groupes sociaux, et surtout intensification des rivalités intra-élitaires.
La crise actuelle apparaît comme le moment où une civilisation ayant artificiellement dépassé la capacité porteuse de son milieu finit par retomber progressivement dans les mécanismes classiques de crise décrits par Turchin, mais cette fois à l’échelle du système-monde tout entier. Dans ce contexte, l’augmentation de la conflictualité politique, la fragmentation idéologique des classes dirigeantes, les crises budgétaires chroniques, les mouvements de contestation violente, la perte de légitimité des institutions et la multiplication des affrontements géopolitiques pourraient constituer des manifestations normales d’une phase avancée de désintégration systémique.
Or, le système moderne est extrêmement fragile, parce qu’optimisé. La solidité, la robustesse, ont un coût, qui représente un manque à gagner pour le capitalisme. Par exemple, pour ne pas être impacté en cas de coupure de courant, il faudrait un groupe électrogène de secours, mais ce n’est pas gratuit. Si l’on en achète un, c’est de l’argent que l’on ne peut pas investir dans quelque chose de rentable. C’est vrai à un niveau individuel, mais aussi à un niveau collectif. Une banque qui mettrait de l’argent de côté comme collatéral devrait moins investir, et par conséquent, perdrait au jeu de la compétition libérale. Ceux qui dépensent pour se protéger des risques se font écraser par ceux qui misent tout sur la rentabilité.48
Prenons un exemple concret : les hôpitaux. En général, ils ont assez de lits de disponibles pour assurer leur fonctionnement normal, mais pas beaucoup plus. Le problème est que, en cas d’épidémie, il en faudrait effectivement beaucoup plus, peut-être même 10, 20, ou 30 fois plus. En temps normal, avoir plus de lits est un coût "inutile", mais en cas de crise, c’est absolument essentiel. Il faut pouvoir absorber le surplus de malades parce que sans cela, même les urgences de routine ne peuvent plus être traitées, à cause du manque de ressources. De plus, avec l’accélération des transports à un niveau mondial, les gens se déplacent plus vite, ce qui augmente le risque d’épidémies, au même titre que le réchauffement climatique.
La pandémie de coronavirus a fait office de petite démonstration en mettant ce système à genoux, comme annoncé par tous les observateurs sérieux qui dénonçaient la baisse du nombre de lits d’hôpitaux. Il est cependant tout à fait possible que pire se produise dans le futur. Avec le coronavirus, nous avons eu de la chance que cette maladie ait été aussi peu grave, mais rien n’empêche l’apparition d’une nouvelle grippe espagnole, ou pire. Aucune leçon n’a été retenue de l’événement et les hôpitaux continuent de supprimer des lits.
Le problème est que ce n’est pas juste le cas de la médecine, c’est l’ensemble de la civilisation mondialisée qui est comme ça. Par exemple, les magasins sont approvisionnés en flux tendu, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas de stocks, ou des stocks minimes, et que la production est tout de suite écoulée. Cela permet de faire des économies sur les entrepôts, mais en cas de rupture de la normalité, cela fait que les rayons seront vite vides. Ils doivent être constamment réapprovisionnés par camions ; si ceux-ci ne viennent plus, il n’y aura pas de stocks sur lesquels se reposer une fois les rayons vides, ou très peu.
Les habitations contemporaines fonctionnent peu ou prou sur le même modèle. Ce sont des boîtes vides qui reçoivent tout de l’extérieur en fonction de leurs besoins : eau, gaz, électricité, évacuation des poubelles… Elles sont complètement dépendantes du tissu logistique qui les entoure, dépendantes du système. En cas de problème, les citoyens peuvent très bien se retrouver sans eau, sans électricité, etc. C’est vrai pour les crises locales comme les catastrophes naturelles, et c’est encore plus vrai en cas d’effondrement généralisé du système-monde, où aucune aide ne pourra être apportée de l’extérieur.
Le système contemporain est fragile. Sa survie doit beaucoup à la chance : aucune grande catastrophe n’est encore venue le secouer. Pour autant, ses propres dirigeants, les milliardaires, investissent dans des bunkers en Nouvelle-Zélande, loin de tout, pour pouvoir se prémunir de l’effondrement à venir49, alors que d’autres font construire des réserves de graines au milieu des glaces.50 Lorsque même les dirigeants censés empêcher l’effondrement n’y croient plus, c’est le signe que quelque chose va très mal.
Cela n’implique pas nécessairement un effondrement soudain et uniforme de la civilisation industrielle, mais plutôt une longue période d’instabilité croissante, plus ou moins forte en fonction des régions51, marquée par des crises récurrentes, diverses formes de chaos social, et une compétition toujours plus intense pour l’accès aux ressources et au pouvoir. Bien sûr, il reste possible que la majorité des régions touchées tombent dans le chaos, mais il est peu probable que cela se produise de la même façon partout dans le monde.
Peu importe les détails, cet effondrement à venir annonce la fin d’un âge d’or, au moins au niveau matériel, et avec lui, celle du mythe du progrès et de la linéarité de l’histoire.
43. Cette liste n’est pas du tout exhaustive, elle se veut simplement un peu plus représentative que la poignée d’exemples que nous connaissons tous. En tout cas, nous devons noter qu’elle est fortement inspirée du livre The Collapse of Complex Societies, de Joseph Tainter.
44. Voir "The Puzzle of Neolithic Cycles: the Strange Rise and Collapse of Tripolye Mega-Settlements" de Peter Turchin.
45. Fernand Braudel est le premier parmi les historiens modernes à avoir rompu avec l’historiographie "nationale", centrée sur les États, pour plutôt analyser le monde méditerranéen comme un ensemble intégré. Immanuel Wallerstein a prolongé cette approche en analysant la société contemporaine comme un système-monde, ce en quoi il a été plus lucide que beaucoup d’autres.
46. On pouvait ajouter à cela une notion de capital climatique. La société industrielle a profité d’un bon climat pour se développer, dont elle est en train de priver les générations futures par ses activités, dont les effets mettront très longtemps à se résorber.
47. La croissance économique est directement corrélée à la consommation énergétique et à l’émission de CO². Voir l’article "Vive la croissance verte !" de Jean-Marc Jancovici. Nous traitons de ce sujet dans notre article "Écologie et décroissance".
48. Scott Alexander a formulé les choses de cette manière dans "Meditations on Moloch" : « Dans une compétition pour obtenir X, mettons qu’une opportunité apparaisse de sacrifier une autre valeur pour améliorer X. Ceux qui la saisissent prospèrent. Ceux qui ne le font pas disparaissent. À la fin, le statut relatif de tout le monde est le même qu’avant, mais leur statut absolu s’est dégradé. Le processus continue jusqu’à ce que toutes les autres valeurs qui puissent être sacrifiées l’aient été — en d’autres termes, jusqu’à ce que l’ingénuité humaine ne puisse plus trouver de moyens d’empirer les choses. » Zvi Mowshowitz a reformulé cette idée en disant que « la compétition parfaite détruit toute valeur en dehors de l’axe de compétition ». Voir aussi Peter Thiel au sujet des aspects négatifs de la compétition.
49. Voir notamment l’article "How New Zealand became an apocalypse escape destination for Americans", sur CNN Business. C’est un phénomène d’autant plus inquiétant qu’il est mené par Peter Thiel, un homme avec un excellent réseau au point qu’il soit légitime de le considérer comme un maître du monde, qui est également doté d’une intelligence remarquable. Que ce soit lui qui mène ce genre de mesures devrait donc nous amener à nous inquiéter significativement quant à notre avenir.
50. Nous voulons parler de la réserve mondiale de semences du Svalbard, construite sur une île isolée proche du Groenland, à seulement 1 000 km du pôle Nord. Ses financements sont divers, mais la fondation Gates y a contribué à hauteur de 20 millions de dollars. D’un côté, il faudrait applaudir un tel projet comme étant une mesure beaucoup plus responsable que ce que font nos dirigeants actuellement, mais d’un autre, son existence même prouve qu’ils ont conscience du problème et ne font pas plus pour le résoudre.
51. Pour reprendre l’exemple le plus connu d’effondrement, la chute de l’Empire romain d’Occident n’était elle-même pas uniforme. La Grande-Bretagne a totalement sombré dans le chaos entre le départ des Romains et la domination des Anglo-Saxons, soit pendant environ deux siècles. En revanche, la France et l’Italie du Nord (les Lombards) ont maintenu une continuité institutionnelle forte, avec des autorités locales, des milices, une monnaie et un système d’impôts, des courts de justice, etc.
Conclusion
Nous avons traité la question des cycles sociaux sous plusieurs aspects — spirituel, moral et structurel — pour finir sur quelques considérations sur où tout cela nous mène.
La principale conclusion de tout cela est que l’image de l’histoire comme une progression linéaire est une simplification naïve dont il faut se libérer. L’histoire du vivant en général, et celle de l’humanité en particulier, est ponctuée de catastrophes et de destructions plus ou moins totales de ce qui existait avant. La structure globale des temps est cyclique : après le progrès vient la chute, et après la chute vient le progrès.
Il en découle que l’avenir de la modernité n’est pas dans les spéculations fiévreuses de la science-fiction. Il n’est ni dans la conquête galactique, ni dans la démocratisation de la robotique, ni même dans une quelconque "société d’abondance", qu’elle soit communiste ou libérale. Il se trouve au contraire dans les visions pessimistes du post-apocalyptique et des films de zombie, c’est-à-dire dans une chute inévitable qui sera extrêmement difficile à vivre et qui fera de très nombreux morts. C’est la norme pour les crises majeures de semer dans leurs sillages maladies, guerres, famines, suicides et banditisme, qui déciment les populations.52 L’apocalypse n’est pas un dîner de gala.
On peut également en conclure que les préparatifs pour un nouveau Moyen Âge sont une bonne chose même si ce retour en arrière n’est pas souhaitable en lui-même, car il est de toute façon inévitable. Comme il est probable que la crise arrive, et que son impact sera colossal, il convient de s’y préparer de toute façon et de conserver autant de choses que possible.53 Il s’agit donc d’une justifications supplémentaire pour notre projet.
52. Les quatre cavaliers de l’apocalypse sont un symbole traditionnel renvoyant précisément à cette idée. D’ailleurs, on peut noter que toutes les prophéties traditionnelles sur les temps derniers parlent d’une époque de grandes souffrances, non pas de lendemains qui chantent. Par exemple, le Second Avènement est censé se produire sur Terre, et une Terre dévastée par des catastrophes qui plus est, non pas au sein d’une fédération de multiples planètes dans un âge d’or éternel.
53. Même si l’on ne considère pas cette crise comme si probable que ça, son impact est tel que même une probabilité de 10 % ou 15 % justifierait amplement d’y dédier beaucoup plus de ressources que ce que nous faisons actuellement.