La Modernité, pourquoi faire ?
Brochure publiée le 07/10/2026.
Table des matières
- Avant-propos
- Introduction
- Chapitre 1 : Pour le bonheur ?
- Chapitre 2 : Pour améliorer nos vies ?
- Chapitre 3 : Pour le temps libre ?
- Chapitre 4 : Pourquoi faire, alors ?
- Conclusion
Avant-propos
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Les brochures véristes sont une série de documents visant à aider ceux qui veulent se joindre à notre combat par le partage d’informations. Nous encourageons ceux qui ne nous connaissent pas à se renseigner avant de les lire.
Pour résumer, nous considérons que l’écologie profonde est la problématique la plus urgente de notre temps et que sa cause est la vision du monde matérialiste qui est dominante à notre époque. Pour faire face à cette crise, nous appelons à la formation d’une élite qui fondera un réseau de villages susceptible de résister à l’effondrement à venir et de faire surgir une nouvelle civilisation de ses cendres. Celle-ci aura nécessairement pour socle une spiritualité authentique.
Ces brochures ont donc deux objectifs. Le premier est de résumer notre position sur un ensemble de sujets afin que nos membres et sympathisants puissent se faire une idée claire de notre projet de société. Sans projet commun, l’action commune n’est pas possible ; il faut donc se coordonner et s’organiser. Le second est de leur donner des outils pour contribuer efficacement à la réalisation de notre grand projet.
Bien que le public cible soit nos membres et sympathisants, le contenu de ces brochures n’est pas secret. Elles peuvent être lues par n’importe qui souhaitant se renseigner sur notre mouvement.
La reproduction et la copie de ces brochures est autorisée aux conditions suivantes : que le texte ne soit pas modifié, qu’il soit explicitement attribué au mouvement vériste, et que la distribution n’engendre aucun profit.
Introduction
« La supériorité matérielle de l’Occident moderne n’est pas contestable ; personne ne la lui conteste non plus, mais personne ne la lui envie. » — René Guénon, La Métaphysique orientale
La modernité industrielle repose sir un choix radical, sans vraiment de précédent historique. La société entière a été restructurée autour d’un unique but : l’augmentation indéfinie de la production économique. Beaucoup aujourd'hui acceptent cet état de fait sans le questionner. Pour autant, la multiplication des problématiques qui en découlent, surtout à un niveau écologique, rend cette interrogation particulièrement pressante.
C’est notamment le cas lorsque l’on assiste à la renaissance des fantasmes de colonisation spatiale. Mettre des humains sur Mars, à quoi bon ? Est-ce que c’est censé nous rendre plus heureux ? Plus libres, peut-être ? Bien sûr que non. La seule justification avancée est que cela correspondrait au "sens de l’histoire", au "progrès". Autrement dit, on le fait "parce que".1
Il nous faut donc nous pencher sur les justifications d’un tel système, sur ce qui devrait nous faire le préférer à une alternative générique, comme par exemple l’Égypte antique. La modernité industrielle, pourquoi faire ?
1. Certains avancent aussi que c’est pour garantir la survie à long terme de l’humanité en cas de destruction de la Terre. On peut légitimement se demander pourquoi nous devrions sacrifier nos ressources collectives pour un tel projet, en sachant qu’il sera de toute façon réservé à un très petit nombre et que nos descendants n’y auront pas droit. On peut aussi s’interroger sur le genre de catastrophes qui rendrait la Terre plus invivable que Mars. Et surtout, il nous faut reconnaître que la planète bleue a déjà toutes les qualités que l’on attend d’une planète. Peut-être qu’elle a été faite pour nous, peut-être que nous avons été faits pour elle, mais en tout cas, on se correspond parfaitement. Nous sommes en train de la dévaster, et au lieu de changer notre mode de vie, on essaye d’aller faire la même chose ailleurs. Un tel comportement n’est pas à l’honneur de notre espèce.
Chapitre 1 : Pour le bonheur ?
Sommes-nous plus heureux que nous l’étions sous l’Égypte antique ?
Si par "nous", on veut dire les êtres conscients, alors bien sûr que non. L’élevage industriel et les extinctions sont le signe que la vie animale n’a jamais été aussi malheureuse. Nous le savons tous, mais les entreprises ont pris grand soin de nous le vacher, pour éviter que notre empathie naturelle ne nous empêche de consommer.2 Nous allons donc suivre la mentalité dominante et ne parler que des êtres humains.
Il est incontestable que nous avons plus de choses : des machines à laver, des smartphones, des voitures, etc. Mais est-ce que cela nous rend vraiment plus heureux, plus épanouis ?
Cassie Pritchard a bien résumé la situation en disant :
« Le libéralisme est à bout de souffle. Il n’a plus de réponses. Il a déjà gagné, il nous a déjà offert le monde qu’il nous avait promis, et pourtant les gens ne sont toujours pas satisfaits, toujours pas comblés. […]
En comparaison de nos ancêtres, notre richesse est délirante. La production par habitant aux États-Unis est aujourd'hui environ 900 fois supérieure à ce qu’elle était avant l’invention de l’agriculture, 225 fois que durant l’an 1, idem pour l’Europe médiévale. Si la production quantifiable était vraiment l’objectif suprême de toute société humaine, alors nous ne devrions pas être juste un peu plus heureux que les peuples du passé, lointain comme récent. Nous devrions être extatiques. Nous devrions déjà vivre dans une utopie de joie et de bonheur débordants, une sorte de paradis terrestre.
Le Royaume des Cieux, tel que le libéralisme nous l’avait promis, a déjà été réalisé sur Terre. Nous vivons dans leur Éden, et pourtant 20 % d’entre nous souffrons de dépression. Nous avons arrêté de nous reproduire. Nous sommes massivement déçus de nos gouvernements, inquiets pour nos économies et pessimistes pour l’avenir. »
Cette conclusion découle naturellement de la façon dont les désirs humains sont structurés. Lorsqu’un désir est comblé, cela ne nous apporte du plaisir que pour un temps limité. Ensuite, de nouveaux désirs apparaissent ; c’est au moins le cas de l’ennui.3 Nos désirs sont trop insatiables pour être vraiment comblés. Lorsque l’on achète une nouvelle voiture, elle nous apporte de la joie quelque temps, mais ensuite on s’y habitue et elle finit par nous sembler banale, par se fondre dans le décor. Si l’on reçoit une promotion, on sera sur un petit nuage un certain temps, mais la nouvelle situation finira par nous paraître normale, et il nous en faudra une autre pour retrouver le même niveau de bonheur.
Ce phénomène est connu et documenté sous le nom d’adaptation hédonique : on retourne à un point donné de bonheur sur le long terme, et les bonnes comme les mauvaises nouvelles ne nous affectent pas tant que ça. Cela nous permet de rebondir après un coup dur, mais cela remet aussi en question l’utilité de toutes nos babioles.
Bien sûr, il ne s’applique pas à tous les niveaux. Les hommes sont réellement plus heureux lorsque leurs besoins primaires sont satisfaits. Tout comme nous, les anciens Égyptiens étaient certainement plus heureux que les Juifs du ghetto de Varsovie. Pour autant, une fois cette condition satisfaite, la corrélation entre richesse et bonheur s’effondre. C’est aussi un phénomène documenté : le paradoxe d’Easterlin fait remarquer que, dans un pays donné, le bonheur stagne lorsque l’on dépasse un PIB par habitant d’environ 20 000 $, peu importe l’ampleur des augmentations ultérieures.4
Les adeptes du progrès semblent sous-estimer la gravité de cette objection. Il nous semble que l’idée même du "progrès" se repose sur l’idée qu’il vaut mieux être riche que pauvre, et qu’il vaut mieux vivre aujourd'hui qu’en Égypte antique. Pourtant, l’adaptation hédonique semble insurpassable. Elle annule tous nos efforts, tous nos sacrifices.
Nous sommes beaucoup plus riches que les chasseurs-cueilleurs. Certains vont jusqu’à dire que nous sommes plus riches que les rois des temps jadis.5 Nous avons de l’eau potable en abondance, de la viande à tous les repas, des vaccins, un réseau mondial qui nous donne un accès immédiat à n’importe qui sur Terre et à toute la connaissance accumulée de notre espèce, et ce n’est pas assez.6 Bien sûr que ce n’est pas assez. Rien ne pourra jamais être assez, nous sommes faits de manière à n’être jamais satisfaits.
Les religions du monde et les sociétés traditionnelles enseignent que le désir est un tonneau percé qu’il est vain de chercher à remplir. Il faut au contraire en boucher les trous, c’est-à-dire discipliner notre désir, apprendre à nous contenter du nécessaire. La modernité a décidé que ce n’était là qu’un mensonge pour maintenir les masses à leur place, et a décidé de s’engager dans la voie opposée, celle de la satisfaction illimitée des désirs. Pourtant, ses propres observations amènent à la conclusion que c’est une impasse. Tous nos efforts ont été vains.
2. Pour la défense des entreprises, lorsqu’un Leclerc a essayé de vendre des animaux entiers sous blister, cela a fait scandale. L’initiative était bonne : elle augmentait la transparence et responsabilisait les consommateurs. Ces derniers ont fui la responsabilisation. Il est difficile d’être une entreprise morale à notre époque, à cause des consommateurs eux-mêmes.
3. Schopenhauer décrivait la volonté comme un balancier prisonnier entre le désir et l’ennui.
4. Autrement dit, quand on a déjà un toit sur la tête, de quoi manger, et une certaine sécurité face au crime et à la guerre, est-ce qu’avoir une voiture plus grosse ou un téléviseur plus plat nous rend vraiment plus heureux ?
5. Bien entendu, cette idée est une simplification. Nous ne vivons pas tous dans des palais, nous n’entretenons pas tous une dizaine de maîtresses, etc. Cependant, il n’empêche que toute la fortune de Louis XIV ne lui aurait pas permis d’avoir des antibiotiques modernes ni accès à internet.
6. Pour citer quelques autres exemples de luxes auxquels nos ancêtres n’avaient pas accès, il y a la vaste sélection d’aliments et d’assaisonnements qui nous est apporté en permanence de toute la planète, la climatisation, ou encore les vêtements peu chers et produits en masse. Nous ne voulons pas dire que les modernes sont des ingrats qui devraient avoir plus conscience des bienfaits dont leur existence est remplie ; nous voulons au contraire dire qu’ils ont raison de ne les considérer que comme des gadgets dont l’impact sur leur bonheur est relativement négligeable.
Chapitre 2 : Pour améliorer nos vies ?
Nous ne voulons pas dire que l’homme moderne serait un ingrat qui n’a pas conscience de tout ce qu’il a, qui pleure d’insatisfaction sur des montagnes d’or. La vérité est que beaucoup sont dépressifs, anxieux, et ont des vies vides de sens. Leur colère envers le système dans lequel ils ont grandi est légitime. Ce n’est pas parce qu’on leur donne accès à de nombreuses babioles qu’ils peuvent automatiquement s’épanouir à un niveau humain.
C’est un phénomène bien connu qu’une fois que les besoins corporels de l’homme sont comblés, il se tourne vers ses aspirations psycho-émotionnelles. Certes, les produits qui correspondent à nos besoins primaires peuvent être produits en masse : eau potable, nourriture, vaccins, etc. Mais une fois ce stade atteint, à quel point la croissance peut-elle continuer à améliorer nos existences ?
Parmi ces besoins psychologiques, la reconnaissance d’autrui est essentielle car l’homme est un animal social. Cette reconnaissance a un aspect horizontal, c’est-à-dire que l’on veut être considéré comme un membre respectable du groupe, mais aussi un aspect vertical : nous voulons être reconnus comme ayant réussi. La croissance peut-elle fournir à tout le monde la reconnaissance sociale voulue ?
La promesse plus ou moins explicite du système est que tout le monde finira par accéder à la "classe moyenne".7 Une telle promesse semble tout à fait absurde à première vue, car le train de vie de cette classe nécessite qu’elle ait d’autres humains à son service. Ses poubelles ne vont pas aller d’elles-mêmes à l’enfouissement, il faut des éboueurs. Le cobalt de ses smartphones ne va pas se miner tout seul, ni les rayons de ses supermarchés se remplir spontanément. Elle a besoin de gardes d’enfants, d’aides aux personnes âgées, de livreurs Uber Eats, de chauffeurs routiers, de maçons, de plombiers, etc. Une société de médecins et d’avocats, sans tâches manuelles, est donc impossible.8
Plus on se penche sur la question, plus cette première impression est confirmée par la multiplication des points de difficulté. Si de nombreux biens matériels peuvent être étendus à tous, ce n’est pas le cas de tous. On peut citer les contre-exemples du statut social, du prestige, de l’exclusivité, de l’accès aux réseaux de pouvoir, etc.9 Par exemple, le temps d’attention des autres hommes étant limité,10 on ne peut pas tous être influents ; seul un petit nombre de personnes l’est. De même, il ne peut y avoir que sept présidents du G7, et seule une poignée d’hommes auront leurs numéros de téléphone personnels. Même chose pour les PDG du SP500 : il ne peut y en avoir que cinq cent.
Les biens qui touchent à la reconnaissance sociale sont comme un podium athlétique : une course ne peut avoir qu’un seul vainqueur, et augmenter la vitesse moyenne des coureurs n’y changera rien. Une fois que nos besoins corporels sont satisfaits, on cherche à s’enrichir pour grimper dans l’échelle sociale, mais si tout le monde s’enrichit au même rythme, alors nous restons tous à la même place dans le classement.11 C’est également cette volonté de distinction sociale qui donne les produits de luxe, qui sont des marqueurs sociaux, au même titre que les produits Apple ou Starbucks, par exemple.12
La reconnaissance sociale verticale est un exemple parfait de produit qui ne pourra pas être généralisé à tout le monde, mais c’est loin d’être le seul.13 Par exemple, le plaisir d’utiliser une route décroît rapidement avec le nombre d’autres usagers. L’utiliser seul est plus agréable que de la partager avec d’autres usagers, ce qui reste plus agréable que les embouteillages. C’est un bien dont l’appréciation est inversement corrélée au nombre de personnes à en profiter.
Le tourisme est un cas très représentatif à cet égard. Visiter un lieu seul, ou en petit groupe, est agréable. Cependant, les lieux les plus attractifs sont désormais bondés. On doit faire avec le bruit, l’absence d’intimité, les foules, les malpolitesses, ainsi que la saleté et la dénaturation des lieux.14
Le grand mensonge de la croissance a été de prétendre non seulement que la classe moyenne occidentale pourrait maintenir son train de vie, mais aussi que celui-ci pourrait être généralisé à l’ensemble de l’humanité. C’est faux : nombre de biens convoités ne peuvent structurellement être appréciés qu’en situation de minorité favorisée. L’expérience d’être en petit nombre sur un site touristique majeur ne peut pas être partagée sans la détruire. Celle de la reconnaissance sociale verticale ne peut pas être partagée du tout. Il y a des limites indépassables à ce que la croissance peut faire pour nous. L’existence humaine est pleine de tournois qui ne se laissent pas réduire à des problèmes de production.
À vrai dire, la pauvreté est certainement beaucoup plus dure à vire à notre époque qu’autrefois. Dans une société sans croissance, les hommes ne s’attendent pas à ce que leurs vies s’améliorent, et personne ne leur faisait croire que n’importe qui peut devenir roi ou aristocrate en passant un examen.15 Qui plus est, ils ne se comparaient qu’à leurs voisins proches, là où les médias modernes nous mettent en concurrence constante avec la planète entière, nous rappelant chaque jour que l’on n’avons ni le train de vie, ni le pouvoir politique d’un milliardaire. Les inégalités sont bien plus difficiles à vivre quand elles sont aussi ostentatoires et qu’on nous dit que c’est de notre faute, que l’on n’avait qu’à mieux travailler à l’école.16 L’impact de cette humiliation permanente sur la santé mentale est très sous-estimé ; elle contribue sous doute beaucoup à l’épidémie de dépressions, de drogues et de suicides dont nous souffrons actuellement. Ce n’est pas juste que la croissance n’améliore pas nos vies ; à ce stade, elle nous les pourrit activement.
7. Cette promesse est au moins implicite dans l’éducation et dans le "développement" des pays du Tiers-Monde, deux projets dont le but semble de permettre à tout le monde d’accéder à la classe moyenne.
8. Certains répondront que le travail manuel pourrait être remplacé par les progrès de la robotique. Un tel argument est peu sérieux : la science ralentit et nos ressources énergétiques sont limitées. Cela dit, si, dans 50 ans, un miracle scientifique nous donne des robots innombrables fonctionnant avec une énergie abondante et propre, alors la position décroissante s’en trouverait effectivement très affaiblie. Nous ne voyons pas cela comme un problème : il faut accepter le risque d’être réfuté si l’on veut être intellectuellement honnête.
9. Il ne faut pas croire, comme certains anarchistes, qu’une société "horizontale" résoudrait le problème. D’une part, l’industrialisation semble nécessiter une hiérarchie complexe et une certaine centralisation, de telle manière qu’accéder à la société horizontale nécessiterait de toute façon de renoncer à la croissance. D’autre part, la dissolution des structures formelles n’implique pas la disparition de l’influence informelle. À ce sujet, voir l’article "The Tyranny of Structurelessness" de Jo Freeman.
10. Lorsque l’information et le divertissement deviennent abondants, c’est l’attention humaine qui devient rare. C’est une réalité mathématique qui découle directement du fait que l’attention ne peut pas être fabriquée artificiellement ni remplacée par un produit de synthèse.
11. On cite parfois comme exemple l’inflation des diplômes : là où autrefois, un baccalauréat suffisait pour accéder à certains emplois, il faut désormais une licence, voire un master. On peut facilement se retrouver à avoir à la fois plus de diplômes que nos ancêtres mais moins d’accès à l’emploi. C’est effectivement une application du principe général que nous invoquons, mais elle n’est pas centrale dans la mesure où il serait possible d’organiser le monde du travail autrement, par exemple en mettant des examens à l’embauche plutôt qu’à la fin d’un cycle d’études, ce qui recentrerait l’embauche sur la compétence.
12. Certains communistes disent que c’est le marché qui crée la rareté, et cela peut effectivement jouer dans le cas des produits de luxe. Cependant, les tentatives du XXe siècle pour abolir le marché n’ont pas fait disparaître les problèmes de rareté. Comment l’auraient-elles pu ? Même si l’État distribue tout, il devra bien décider qui deviendra éboueur et qui deviendra avocat, quel chercheur dirigera tel ou tel institut, quel athlète représentera le pays aux jeux olympiques, etc.
13. Notre analyse des produits inélastiques doit beaucoup à Fred Hirsch et à son livre The Social Limits to Growth.
14. Les habitants locaux sont également de grands perdants du surtourisme : ils voient leurs cadres de vie se dégrader avec une impuissance presque absolue.
15. L’espoir est une arme de pacification massive permettant de préserver la paix sociale en dépit du fait que l’on vive dans la société la plus inégalitaire de l’histoire.
16. La méritocratie est une idéologie particulièrement néfaste à ce sujet : une société qui considère que sa répartition des rôles et des richesses est parfaitement juste ne peut que renforcer l’orgueil des puissants tout en faisant souffrir aux pauvres une double peine. Il ne suffit pas que nous soyons pauvres, nous devons également être humiliés : notre pauvreté est le signe de notre médiocrité en tant que personnes.
Chapitre 3 : Pour le temps libre ?
Certains répondront que la croissance n’a pas à répondre directement aux attentes psycho-émotionnelles de l’homme mais uniquement à ses besoins corporels. Elle crée une abondance matérielle mais il serait absurde d’attendre d’elle qu’elle permette à chacun de trouver l’amour, par exemple. Cela reste de l’ordre de la responsabilité individuelle. Le rôle propre de la croissance serait plutôt de libérer l’homme des chaînes d’un travail pénible, lui donnant plus de temps libre pour se consacrer à ses autres aspirations.
Tout d’abord, notons qu’une telle position représente un repli stratégique important. En effet, la croissance est rarement considérée seule, mais couplée à d’autres processus, comme la démocratisation et l’émancipation des femmes ; le tout formant une seule et unique "marche du progrès". Ainsi, une telle approche revient à renoncer à l’unicité du "sens de l’histoire" et à considérer que c’est purement accidentel que ces processus aient eu lieu en même temps. Mais passons.
La question centrale devient donc : est-ce que la modernité nous permet de voir nos proches plus longtemps ? De passer plus de temps avec nos conjoints, nos enfants, nos amis ? À participer à des activités non lucratives que nous aimons ?
Il est indéniable que le temps en travail a considérablement baissé en Occident depuis le XIXe siècle. En 1850, le travailleur américain dédiait entre 3150 et 3650 heures à ses activités économiques annuellement.17 En 1987, il n’en dédiait plus que 1949.18 Donc baisse il y a eu.
Autrement dit, on compare surtout la semaine de 40 heures d’aujourd’hui à celle de 70 ou 80 heures du XIXe. Une telle présentation nous invite à croire que de telles heures étaient la norme pendant les siècles passés, à imaginer que les paysans médiévaux avaient une dure vie de labeur, se levant avant l’aube pour aller travailler dans les champs pour y rester jusque après le crépuscule.19
Pourtant, les données historiques semblent au contraire indiquer que la révolution industrielle s’est accompagnée d’une augmentation considérable du temps de travail. Commencer l’analyse juste au moment qui montre une baisse est malhonnête. Par exemple, une estimation historique a donné un temps de travail de 1440 heures de travail annuelles pour le Royaume-Uni du XIVe siècle.20
De même, James Pilkington, évêque de Dunham, se plaignait en 1570 de la paresse de ses ouvriers agricoles en ces termes :
« Le laboureur prendra un long repos le matin ; une bonne partie de la journée s’est déjà écoulée avant qu’il ne se mette à son ovurage. Ensuite, il lui faut son déjeuner, bien qu’il ne l’ait point encore mérité à l’heure accoutumée ; autrement, il ne fera que geindre et se plaindre. Lorsque l’horloge sonne, il jette son fardeau au beau milieu de sa tâche ; quoi qu’il soit en train de faire, il l’abandonne en l’état, bien souvent au risque que l’ouvrage soit gâté avant qu’il n’y revienne. Il ne saurait renoncer à son repos, quel que soit le péril où se trouve son travail. À midi, il lui faut sa sieste ; puis, dans l’après-midi, son goûter, qui consume encore une grande partie de la journée. Et lorsque vient l’heure du soir, au premier coup de l’horloge, il laisse tomber ses outils et quitte son ouvrage, quelle que soit l’urgence ou la nécessité où celui-ci se trouve. »
Selon le professeur d’Oxford James E. Thorold Rogers, la journée de travail médiévale n’excédait pas huit heures. Les travailleurs qui ont lutté pour cette durée de travail à la fin du XIXe « cherchaient simplement à retrouver ce dont leurs ancêtres jouissaient il y a quatre ou cinq siècles ».21
De même, les rapports détaillés que l’on a sur le temps de travail des artisans indique des journées de 9h au XIVe siècle.22 On peut également noter qu’il était très rare pour les serfs de travailler une journée complète ; la demi-journée comptait comme un jour, et la journée pleine comme deux.23
En plus d’avoir un temps de travail journalier similaire au nôtre, il y avait aussi énormément de vacances dans l’année. Sous l’Ancien Régime, les travailleurs se voyaient garantir 52 dimanches, 90 jours de repos supplémentaires, et 38 jours de fêtes religieuses, pour un total de 180 jours chômés par an, soit presque la moitié. En Espagne, les jours chômés atteignaient un total de 5 mois par an.24
Autrement dit, il semblerait25 que nos ancêtres aient préféré travailler moins quitte à gagner moins, et nous n’avons pas retrouvé un niveau d’oisiveté similaire depuis, malgré une baisse depuis la révolution industrielle.26 Ce n’est pas une question sans importance : la croissance ne peut que très difficilement augmenter la durée de la vie humaine, qui reste aux alentours de 4000 semaines.27
Bien que l’idée reçue soit que la technologie libère du temps, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elle ne génère que du stress dans une économie de marché capitaliste28 telle que la nôtre. Prenons l’exemple hypothétique d’un chef d’industrie, qui viendrait de découvrir une méthode pour doubler la productivité de ses usines. Plusieurs options s’offrent à lui : il peut (1) fabriquer deux fois plus et diviser ses prix par deux, (2) renvoyer la moitié de ses employés pour continuer à produire autant, (3) garder tous ses employés et baisser leur temps de travail tout en conservant des salaires intacts. Il est évident qu’il ne prendra jamais la troisième option, et même s’il la prenait, la compétition le chasserait du marché.29 La réduction du temps de travail par la technologie et la croissance elles-mêmes, sans intervention de l’État ou de syndicats, est donc prima faciæ absurde.
On peut également s’interroger sur les technologies considérées individuellement. Prenons l’exemple de la voiture, dont on pourrait considérer qu’elle nous permet de gagner du temps en allant plus vite. Cette affirmation est critiquable à deux niveaux.
Tout d’abord, la société se restructure autour de la voiture. Lorsqu’elle n’existe pas, les magasins doivent être accessibles à pied. Une fois qu’elle se généralise, les économiques d’échelle poussent les magasins à se concentrer dans des zones commerciales avec de grands parkings. Les pouvoirs publics peuvent aussi encourager ce phénomène avec des politiques de zonage pour pousser les gens à acheter des voitures, ce qui fait tourner l’économie. Les services locaux disparaissent. Le temps de trajet moyen pour accéder aux magasins ne diminue pas. De même, une fois qu’il est considéré comme normal de conduire entre quinze minutes et une heure pour aller au travail, on ne peut pas vraiment considéré qu’il y ait eu un gain de temps, car c’était déjà la durée d’un déplacement standard autrefois. À la place, la société s’est restructurée de manière à intégrer le gain de vitesse pour augmenter sa propre productivité, comme dans le cas hypothétique de l’usine dont nous parlions plus haut.30
De plus, l’utilisation de la voiture n’est pas gratuite. Il faut dépenser beaucoup d’argent pour l’acheter, l’assurer, la réparer et l’approvisionner en carburant. Or, l’argent ne tombe pas du ciel mais demande un apport en temps important. Ainsi, il faut sacrifier beaucoup plus qu’une heure pour faire 70 km avec un véhicule roulant à 70 km/h. Il ne faut pas mesurer la vitesse d’une voiture seulement quand elle roule, mais en prenant en compte l’entièreté du coût en temps nécessaire à son fonctionnement.
Si l’on prend en compte cette méthode de calcul, dite "vitesse généralisée", alors la vitesse moyenne d’une voiture est entre 13 et 23 km/h, alors que celle du vélo est entre 12 et 18. Autrement dit, presque la même chose.31
Lorsque l’on combine ces deux facteurs, nous devons faire des trajets beaucoup plus longs qu’autrefois à une vitesse globalement équivalente. Il n’en résulte pas juste une stagnation du temps libre mais une perte nette. Nous passons autant de temps sur les routes que nos ancêtres, mais nous devons passer beaucoup plus de temps au travail pour financer nos véhicules.
Des phénomènes similaires se sont produits pour d’autres technologies. Les courriels sont plus rapides que les lettres, mais les réponses instantanées finissent par devenir la norme. Les smartphones et les abonnements ont aussi un coût en temps qui doit être payé en heures de travail. Ou, pour reprendre un exemple de Ruth Cowan cité dans une note précédente, les aspirateurs permettent de nettoyer les tapis plus vite, mais avoir des tapis immaculés devient la norme, et donc le rythme des nettoyages augmente jusqu’à aboutir à une perte nette.
Pour finir sur ce point, un examen des gains de temps à notre époque ne serait pas complet sans prendre en compte la question de l’exploitation. Le temps de travail a effectivement beaucoup baissé en Occident depuis la révolution industrielle, atteignant une moyenne de 1770 heures annuelles en 2021. En revanche, le reste du monde se trouvait, la même année, à 2236 heures annuelles.32 Ajusté à la population, on obtient une moyenne mondiale de 2178 heures par travailleur.33 Autrement dit, les pays riches se sont appropriés 826 milliards d’heures de travail des pays pauvres. Bien que les travailleurs du Sud global aient contribué 90 % du travail mondial, ils n’ont reçu que 21 % des revenus, avec des salaires de 87 % à 95 % inférieurs à ceux du Nord global, à travail égal. Autrement dit, l’idée que la croissance nous permet de travailler nettement pour un niveau de vie largement supérieur est fausse si l’on considère l’humanité dans son ensemble. Disons plutôt que l’impérialisme le permet à l’Occident.
Ainsi, quel que soit l’angle sous lequel on retourne le sujet, il semble faux que la croissance ait donné plus de temps libre à l’humanité. Peut-être qu’elle l’aurait pu, mais le fait est que ses gains ont été largement réinvestis pour continuer d’augmenter la production, et que bien peu ont servi à nous libérer du temps, suffisamment peu pour que nous travaillions toujours plus que nos ancêtres.
17. Joseph Zeisel, "The workweek in American industry, 1850-1956", Monthly Labor Review n°81, pp. 23-29 (1958). L’auteur part d’une semaine de 70 heures, avec entre 45 et 52 semaines travaillées par an.
18. Juliet B. Schor, The Overworked American, tableau 2.4.
19. Comme exemple de personne étant tombée dans ce piège, voir Scott Alexander, "The Anti-Reactionary FAQ". Il présente la réduction du temps de travail depuis le XIXe comme preuve d’un progrès global. Il est à son honneur qu’il ait reconnu son erreur dans son article suivant, "Some preliminary responses to responses to the Anti-Reactionary FAQ".
20. Nora Richie, "Labour conditions in Essex in the reign of Richard II", 1962.
21. James E. Thorold Rogers, Six Centuries of Work and Wages, 1949, pp. 542-543.
22. Douglas Knoop & G. P. Jones, The Medieval Mason, 1967, p. 105. Voir aussi R. A. Brown, H. M. Colvin & A. J. Taylor, The History of the King’s Works, vol. I, 1963.
23. H. S. Bennett, Life on the English Manor, 1960, pp. 104-106.
24. Edith Rodgers, "Discussion of Holidays in the Later Middle Ages", 1940, pp. 10-11. Voir aussi C. R. Cheney, "Rules for the observance of feast-days in Medieval Englad", 1961.
25. Il est assez difficile, à un niveau méthodologique, de reconstruire le temps de travail moyen des sociétés passées. Cependant, nous pensons que des données incomplètes valent mieux que pas de données du tout. Certains disent que ces estimations ne prennent pas en compte le travail domestique, ce qui est vrai. Cependant, dans son livre More Work for Mother, Ruth Cowan argumente de façon convaincante que les innovations technologiques n’ont pas réduit la charge de travail domestique des femmes, et l’ont même augmenté. Par exemple, les tapis étaient autrefois nettoyés une fois par an, par le mari et les enfants, mais l’aspirateur a créé une pression sociale poussant à les avoir propres en permanence, ce qui est retombé sur l’épouse.
26. Certains, comme Staffan Linder (The Harried Leisure Class, 1970) ont avancé que nos sociétés ont simplement pris la décision inverse. Comme la productivité a augmenté, il est de plus en plus difficile de se justifier à nous-mêmes de passer 1h de plus à jouer à Mario Kart plutôt que de travailler. En d’autres termes, le coût d’opportunité du temps libre a augmenté. Cette thèse est très critiquable. D’abord, personne ne décide au jour le jour de travailler 34 ou 36 heures. Le temps de travail est précisé dans le contrat, et les contrats sont standardisés et les emplois à temps partiel rares. Le temps de travail n’est pas gouverné par des optimisations marginalistes mais par des choix binaires, où l’on accepte ou non un contrat combinant un salaire, des horaires, un statut social et des perspectives de promotion. De plus, le coût de la vie s’adapte aux salaires, comme le prévoit la loi de Baumol sur la "maladie des coûts". Par exemple, si les prix de l’immobilier reflètent une situation où l’acheteur moyen est un couple avec deux salaires à temps plein, un célibataire qui déciderait de ne travailler qu’à temps partiel commettrait un véritable suicide social. Ce n’est pas que la productivité a rendu le temps libre plus onéreux, c’est plutôt qu’elle a provoqué des mutations sociales qui empêchent très largement les citoyens de contrôler leur propre temps. Cela n’est d’ailleurs pas sans rapport avec l’invention de l’horloge mécanique et son rôle dans le développement de la société industrielle, mais nous n’avons pas la place pour traiter de ce sujet ici.
27. Nous ne nions pas que des innovations telles que les antibiotiques, les antiseptiques et l’amélioration de l’hygiène aient été bénéfiques à ce niveau, notamment en réduisant la mortalité infantile. Il y aurait beaucoup à dire sur la médecine moderne, mais cela nous emmènerait bien au-delà du cadre du présent texte. Nous voulons simplement dire qu’on ne peut pas fabriquer des heures de vie humaine à l’usine comme on fabrique des voitures.
28. Par "capitaliste", nous voulons dire une société où les moyens de production industrielle, comme les usines, sont privés.
29. Nous avons déjà mentionné, dans une note précédente, le rôle des consommateurs dans la dynamique contribuant à rendre le marché mauvais : leur attrait pour les prix bas et leur refus d’être responsabilisés ruine les entreprises les plus morales. Il y aurait beaucoup à ajouter sur ce sujet, mais cela nous emmènerait trop loin.
30. Le sociologue Hartmut Rosa décrit ce phénomène sous le nom "d’accélération sociale".
31. Frédéric Héran, "À propos de la vitesse généralisée des transports", 2009. Étant donné que la vitesse change avec la technologie, nous avons pris l’estimation la plus récente que nous ayons pu trouver.
32. J. Hickel, M. H. Lemor & F. Barbour, "Unequal exchange of labour in the world economy".)
33. Cette valeur est sans doute sous-évaluée car elle ne semble pas prendre en compte le travail informel ni le travail forcé. Cela dit, c’est mieux que rien.
Chapitre 4 : Pourquoi faire, alors ?
Nous avons vu que la croissance ne nous apportait ni le bonheur, ni l’accès universel à la classe moyenne, ni le temps libre. Dans ce cas, pourquoi nos sociétés la poursuivent-elles quand même ? À part, bien entendu, parce que de nombreuses personnes croient de bonne foi qu’elle nous apporte réellement au moins l’une de ces choses. Passons rapidement sur les hypothèses restantes.
Tout d’abord, cette difficulté à résister à la croissance en dépit de ses nombreux désavantages a été interprétée par de nombreux spécialistes, à commencer par Jacques Ellul, comme découlant du fait que la technologie constitue une force sociale à part entière. Personne ne nie que croissance et innovation soient intimement liées, mais le modèle dominant semble plutôt être que la technologie est neutre, un simple outil dont on décide de l’application ; elle n’a pas de force intrinsèque et son usage, bon ou mauvais, dépend des décisions humaines. C’est cette perspective qui doit être remise en question.
Nous avons expliqué plus haut que l’introduction d’une technologie a un effet transformateur sur le paysage social. La voiture nécessite de construire des routes et des parkings, d’établir un code de la route pour réguler son utilisation, d’établir des raffineries, des garages, des réseaux de distribution pour pièces de rechange, des assurances, etc.
L’internet est tout aussi complexe, mais de manière plus discrète. Voyons ce qui se passe quand on cherche à accéder à un site web. Du point de vue de l’utilisateur, on clique simplement sur un lien, généralement composé de lettres. Seulement, le réseau ne comprend pas ces mots. C’est comme si vous aviez écrit "Chez Mamie" sur une enveloppe ; la poste ne sait pas où ça se situe. Il faut donc qu’un service, appelé DNS, fasse office d’annuaire et traduise le lien en une adresse compréhensible pour les machines (adresse IP), c’est-à-dire une longue suite de chiffres sans aucun sens pour les humains, afin de savoir sur quel serveur se situe le site que l’on souhaite visiter.34 Ensuite, l’information doit transiter jusque là-bas, ce qui demande de trouver une route optimale. Des millier de réseaux indépendants, comme des entreprises de télécom, doivent se coordonner pour transmettre l’information jusqu’à sa destination. La coordination doit pouvoir se mettre à jour en temps réel pour déterminer quelles routes sont praticables et rediriger automatiquement le trafic de celles qui ne le sont pas, afin d’éviter les interruptions au cas où un câble lâcherait, par exemple. À cela s’ajoute la vérification des identités pour chiffrer les données, augmentant ainsi la cybersécurité des utilisateurs (HTTPS). De plus, si une foule essayait de rentrer dans un magasin par une seule porte, il y aurait des bousculades ; il en va de même pour les sites web. Il leur faut plusieurs entrées, plusieurs caisses, plusieurs entrepôts, etc. En langage technique, il leur faut des répartiteurs de charge et des réseaux de diffusion de contenu. Si jamais quelqu’un essayait de surcharger volontairement les entrées, comme on peut surcharger un centre d’appels avec des milliers de canulars, il faut un service de sécurité (protection contre les DDoS). Bien sûr, tout cela serait impossible sans langage commun. Tout comme les pays doivent se coordonner sur l’écartement des rails s’ils veulent que les trains puissent traverser les frontières, le bon fonctionnement de l’internet nécessite une grammaire technique commune, c’est-à-dire des protocoles partagés.
Tout cela doit exister avant même que le site web ne puisse s’afficher. Ainsi, l’acte anodin de cliquer sur un lien fait appel à de nombreuses technologies qui en sont les fondations indispensables, et ce, de manière totalement invisible pour l’utilisateur.
Revenons-en à la question de la croissance. Ce que nous venons de dire vaut aussi pour notre organisation sociale en général, pas seulement pour la technologie. Par exemple, comme notre société pratique l’usure, c’est-à-dire les prêts à intérêts, ceux-ci se sont structurés autour du présupposé de la croissance. On prête aux ménages, aux entreprises et aux États en partant du principe que la croissance couvrira les intérêts. De même, la cotation boursière des entreprises dépend souvent bien plus de l’anticipation de leurs résultats futurs que de leurs performances actuelles. Les États comptent sur la croissance pour équilibrer leurs budgets et pour réduire le chômage. Autrement dit, si la croissance s’arrêtait brutalement, il en résulterait une crise financière majeure du fait même que notre société s’est organisée en la prenant en compte.
De manière plus générale, la croissance a réorganisé notre société sur le modèle du vélo, qui doit toujours avancer pour rester stable.35 La compétition entre les entreprises fait que, si l’une d’entre elles arrête d’innover et de croître, les autres auront sa peau. Par exemple, aucune entreprise ne peut se permettre d’arrêter de chercher de nouveaux clients. De même, les universités cherchent perpétuellement à augmenter leurs budgets et leurs nombres d’élèves, ne serait-ce que pour maintenir leurs places dans les classements. Les fonds de pension assurent une retraite sur la base de la croissance du marché. Cela vaut aussi pour les armées et la compétition entre États ; il serait difficile pour un pays isolé de décroître s’il était le seul à le faire.
Ce qui nous mène à la seconde justification, qui est justement la compétition entre États. Elle est parfois avancée comme motif pour maintenir la croissance : « si nous décroissons, la Chine nous enterrera ». C’est un argument populaire, mais il ne faut pas surestimer sa force. Au fond, il revient à reconnaître que la croissance est un mal nécessaire, ce qui est déjà beaucoup mieux que de la traiter comme un bien. À partir de là, on peut chercher comment sortir de cette dynamique de compétition mortifère qui n’arrange personne en réalité. Si les grandes puissances se mettaient d’accord, on pourrait imaginer une sorte de traité international pour mettre la croissance en pause, puis réfléchir à des mécanismes pour s’assurer qu’il soit respecté. Cependant, il faut d’abord faire accepter l’idée, puis négocier une base commune, puis la faire appliquer, dans cet ordre. Se contenter de dire que la Chine n’écoutera pas alors que l’on n’a même pas sérieusement essayé de lui proposer la chose revient à mettre la charrue avant les bœufs. D’abord l’aspect normatif, ensuite l’aspect institutionnel, et finalement l’implémentation pratique, dans cet ordre.
Il faut également noter que certaines technologies ont déjà été interdites par le passé. Les Protocoles de Montréal ont réglé le problème du trou dans la couche d’ozone. Les traités contre la prolifération des armes de destruction massive sont raisonnablement efficaces. On s’est également débarrassés de l’amiante, du médiator, de l’essence au plomb, de certains pesticides, du clonage humain, etc. Le problème n’est pas qu’il soit totalement impossible de résister à implémenter une technologie. C’est plutôt que résister demande une coordination politique complexe, là où l’adoption est la voie par défaut, automatique. L’asymétrie est puissante, mais elle n’est pas absolue.
Venons-en à la troisième justification : la croissance serait utile pour permettre la conquête spatiale et protéger l’humanité des risques d’extinction en nous répandant sur plusieurs planètes. Ainsi, même si l’une d’entre elles devenait inhabitable, notre espèce ne s’en trouverait pas éteinte pour autant.36 Outre le fait que la création de bases spatiales autosuffisantes soit actuellement impossible et le restera pendant au moins plusieurs siècles, voire qu’elle le sera toujours, cette stratégie est douteuse à un niveau plus profond. En effet, la croissance et l’innovation ont déjà augmenté considérablement les risques d’extinction. Autrefois, on risquait l’extinction en cas d’astéroïde, mais aujourd'hui, il faut y ajouter les risques écologiques comme l’extinction des abeilles sauvages, la possibilité d’une réaction en chaîne imprévisible au niveau du climat, etc. Il faut aussi compter les risques technologiques comme la possibilité d’un hiver nucléaire, ou le développement des armes biologiques, ou encore ceux liés à l’intelligence artificielle.37 Autrement dit, si le but de la croissance est de protéger l’humanité de l’extinction, alors elle est proprement contre-productive : elle a démultiplié les risques concrets d’extinction et ne propose que des rêves lointains et fantaisistes de conquête spatiale.
Ces trois hypothèses ayant montré leurs limites, il convient d’en proposer une autre. La soumission de l’humanité aux machines semble bien mieux s’expliquer par un processus psychologique en deux temps. D’abord, il y a la fierté faustienne, le sentiment enivrant d’avoir pris le contrôle sur la nature en créant des machines. L’homme se sent tout-puissant, il a l’impression de devenir Dieu, il est dans une dynamique de conquête active. Cependant, il ne peut que s’enchaîner lui-même dans les systèmes qu’il crée.
Il en résulte la seconde phase : la honte prométhéenne.38 L’homme se rend compte qu’il n’est pas aussi précis et sûr que ses machines. Contrairement à lui, elles n’oublient jamais rien, ne se fatiguent pas, et sont d’une précision et d’une vitesse surhumaines. Il en tire un certain sentiment d’infériorité par rapport à sa propre création.39 Aujourd’hui, on pourrait parler du sentiment d’infériorité des illustrateurs et des musiciens par rapport à la capacité de l’intelligence artificielle de faire globalement aussi bien mais en beaucoup moins de temps.
L’homme a honte de sa chair et cherche à se faire machine. Il accepte l’idée que ce ne sont pas aux machines de servir l’homme, mais l’inverse. Dans une telle perspective, que nous devions être déshumanisés pour servir une croissance qui ne nous apporte pas grand-chose n’a même pas besoin de justification : c’est simplement dans l’ordre des choses. Par conséquent, les organisations humaines elles-mêmes se mécanisent et deviennent des « mégamachines », c’est-à-dire des machines dont les composants sont des êtres humains : la standardisation, la quantification et l’obsession de la comptabilité en sont autant de développements. Aujourd’hui, le cas le plus représentatif est sans doute celui des entrepôts Amazon, où les travailleurs sont méticuleusement dirigés par un système automatisé, de manière à leur laisser le moins d’autonomie possible. Les ouvriers à la chaîne en sont un exemple plus ancien.40
On assiste donc à une multiplication indéfinie des moyens alors même que l’on cesse de se poser la question des fins. Les biens matériels et les outils servent un objectif, ils ont un but, mais notre société ne se pose plus la question des buts et se contente d’augmenter constamment ses propres moyens.41 La technologie est une force qui pousse constamment à sa propre intensification.42
Notre civilisation est comparable à un homme qui voulait aller faire ses courses mais qui, arrivé à sa voiture, a oublié pourquoi il en avait ouvert la portière. Plutôt que de réfléchir à ce qu’il était en train de faire, il se mit à ouvrir et fermer la porte machinalement, comme s’il était soudainement pris de TOC, non pas pour vérifier qu’elle soit bien fermée, mais parce qu’il avait oublié ce qu’il était en train de faire. Un tel comportement, qui relèverait de la folie pour un individu, n’est pas si rare à l’échelle d’une société complexe.
De même, la société industrielle moderne a oublié pourquoi elle était censée construire des machines, et plutôt que de s’interroger pour savoir si les objectifs ont été atteints, ou même s’ils sont atteignables, elle continue machinalement sa marche vers la croissance, qui est devenue un mot d’ordre en elle-même. D’où notre question d’origine : la croissance, le progrès, certes, mais vers quoi ? La modernité, pourquoi faire ?
34. Les expressions comme "dématérialisation" ou "cloud" sont trompeuses. L’internet ne flotte pas dans l’air, ses services tournent grâce à des ordinateurs spécialisés : les serveurs. Vos courriels Gmail sont stockés sur des ordinateurs de chez Google, par exemple.
35. Nous reprenons cette métaphore au sociologue Hartmut Rosa.
36. Nous avons déjà critiqué un tel projet dans une note précédente ; le fond de la critique n’était pas le même que celui que nous mobilisons ici.
37. Au sujet des risques d’extinction liés à l’intelligence artificielle, voir Eliezer Yudkowsky & Nate Soares, If Anyone Builds It, Everyone Dies. Cela dit, c’est quelque chose qui devrait être évident pour tout le monde étant donné que depuis des siècles, l’humanité crée des histoires sur des technologies qui échappent à son contrôle et s’avèrent nocives, dont la plus connue est certainement l’Apprenti Sorcier, qui date au moins de l’Antiquité (Les Amis du mensonge ou l’Incrédule, Lucien de Samosate).
38. La notion de "honte prométhéenne" est de Günther Anders. Voir également celle de mégamachines chez Lewis Mumford, sur la machinisation de l’homme.
39. On peut citer le cas de John Henry, un ouvrier afroaméricain qui prenait très mal qu’une machine ait été inventée pour faire le même travail que lui. Il décida d’organiser un duel cette machine pour voir lequel travaillait le plus vite, duel qu’il gagna de peu. Cependant, l’exercice fut si intense qu’il en mourut. Cette histoire est restée dans les mémoires comme le dernier soubresaut de la fierté humaine face à la domination totale du machinisme.
40. Voir également Moral Mazes de Robert Jackall, qui parle de la destruction de l’éthique au sein des organisations bureaucratiques, dont les entreprises modernes sont autant d’exemples. Cela va dans la même tendance : réduction de l’être humain à un simple outil qui n’a pas son mot à dire sur le but pour lequel on l’emploie.
41. C’est assumé dans la théorie politique libérale. On nous dit que les pouvoirs publics doivent simplement augmenter les moyens et que ce sera aux personnes privées de décider quoi en faire. Il y a une méfiance envers toute forme de direction collective.
42. C’est une idée qui a notamment été développée par Heidegger.
Conclusion
Bien que nous nous soyons concentrés ici sur les motifs de la croissance, de manière à rendre clair le qu’elle ne se justifie pas autrement que par des mythes flous comme le "progrès", alors même qu’elle n’aide pas au développement des biens humains, notre propos est en réalité plus vaste.
Pitirim Sorokin a établi que certaines civilisations sont matérialistes alors que d’autres sont spirituelles. Par notre analyse, nous avons souhaité montrer que les premières ne peuvent pas simplement s’arrêter à la satisfaction de nos désirs, comme elles le prétendent. Elles se retrouvent prises dans une dynamique d’accélération constante dont elles ont le plus grand mal à sortir. Or, on a de bonnes raisons de penser que cette dynamique mène inévitablement à un effondrement sous une forme ou une autre.
Les sociétés spirituelles disent à l’homme de renoncer à ses désirs corporels pour se concentrer sur des biens spirituels, comme le salut ; il doit se contenter du nécessaire et discipliner ses appétits. En revanche, dans un cadre matérialiste, comme le salut est considéré comme inexistant, le seul moyen d’atteindre le bonheur est la satisfaction des appétits, et donc la consommation. Cela amène donc à augmenter la production, ce qui crée la croissance, et la société se restructure autour de cette croissance de manière à en devenir dépendante. Lorsque ce stade est atteint, la société n’est plus en mesure d’arrêter la croissance même lorsqu’elle devient contre-productive, comme c’est le cas actuellement.
Or, la croissance finit toujours par se heurter à des limites physiques. Autrefois, c’était surtout la quantité limitée de terres agricoles, comme le montre Peter Turchin. Aujourd'hui, ce serait plutôt les ressources fossiles et les problèmes environnementaux, comme le climat. En tout cas, la dynamique reste la même. La société matérialiste est un vélo qui n’est stable qu’en avançant, et ne peut donc pas s’arrêter lorsqu’il se rapproche dangereusement du précipice.
On pourrait faire une autre comparaison. Le monde traditionnel était comme un carrosse : lent, mais avec un cocher susceptible de le guider et de le faire rester sur la route. Le monde moderne, en revanche, est l’équivalent d’une roue qui se serait détachée de l’attelage et continuerait sa course. Ivre de sa vitesse, elle ne se rend pas compte qu’elle a déjà quitté la route pour s’enfoncer dans les terres alentours, et qu’elle s’étalera bientôt de toute sa largeur lorsqu’elle rencontrera un vrai choc.
Il est temps de revenir sur la route et de ne plus traiter la vitesse comme un fin en soi.