Vérisme

Dynamiques socio-culturelles

Brochure publiée le 07/10/2026.

Table des matières

Avant-propos

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Les brochures véristes sont une série de documents visant à aider ceux qui veulent se joindre à notre combat par le partage d’informations. Nous encourageons ceux qui ne nous connaissent pas à se renseigner avant de les lire.

Pour résumer, nous considérons que l’écologie profonde est la problématique la plus urgente de notre temps et que sa cause est la vision du monde matérialiste qui est dominante à notre époque. Pour faire face à cette crise, nous appelons à la formation d’une élite qui fondera un réseau de villages susceptible de résister à l’effondrement à venir et de faire surgir une nouvelle civilisation de ses cendres. Celle-ci aura nécessairement pour socle une spiritualité authentique.

Ces brochures ont donc deux objectifs. Le premier est de résumer notre position sur un ensemble de sujets afin que nos membres et sympathisants puissent se faire une idée claire de notre projet de société. Sans projet commun, l’action commune n’est pas possible ; il faut donc se coordonner et s’organiser. Le second est de leur donner des outils pour contribuer efficacement à la réalisation de notre grand projet.

Bien que le public cible soit nos membres et sympathisants, le contenu de ces brochures n’est pas secret. Elles peuvent être lues par n’importe qui souhaitant se renseigner sur notre mouvement.

La reproduction et la copie de ces brochures est autorisée aux conditions suivantes : que le texte ne soit pas modifié, qu’il soit explicitement attribué au mouvement vériste, et que la distribution n’engendre aucun profit.

Introduction

Le sociologue russo-américain Pitirim Sorokin, dans une œuvre monumentale en quatre volumes, a documenté la fluctuation des cultures humaines entre deux pôles, la spiritualité et le matérialisme, qu’il qualifie respectivement de cultures idéationnelles et sensiennes. L’oubli dans lequel sont tombés ses travaux est regrettable car ils sont d’une pertinence et d’une actualité brûlantes. Nul ne niera que notre société consumériste est une forme de suicide collectif, qu’elle nous mène aux portes de l’autodestruction par la pollution et la destruction de l’environnement, et que le matérialisme de notre époque n’est certainement pas innocent dans l’affaire. Pour autant, la question demeure : comment sortir de ce matérialisme ?

Par ses travaux, Sorokin montre non seulement que le matérialisme est bel et bien lié au consumérisme, mais aussi que la seule alternative est de rapprocher la société de son pôle spirituel. Il démontre surtout que ce sont deux alternatives opposées, qui ont des conséquences sur tout le reste : la façon dont on conçoit la vérité, le beau et les arts, l’éthique et la politique, le droit et les relations sociales… Ce n’est pas un hasard si toutes les sociétés hautement spirituelles ont tendance à s’organiser de façons similaires, avec un clergé, des dogmes, des tabous, etc. Ce ne sont pas juste des accidents de l’histoire mais des inévitabilités structurelles, n’en déplaise à ceux qui voudraient sortir de l’impasse par une espèce de « spiritualité sans religion » de type New Age.

Il va sans dire que tout le monde n’a pas le temps de lire quatre tomes très denses, richement documentés, pour se faire une idée de son argumentation complète.1 Ici, nous avons tenté de la condenser en beaucoup moins de mots, mais cela implique des pertes : toutes ses preuves et ses données, longuement accumulées et ordonnées au fil d’un long travail de fourmi, ont sautées, ainsi que beaucoup de nuances. Cependant, cela devrait suffire à donner une idée générale des mécanismes qui gouvernent le phénomène, ainsi que la direction dans laquelle la société doit se diriger si elle veut s’assainir.

La crise est sous nos yeux, mais la cause qu’on lui attribue diffère en fonction de nos analyses, et nos conclusions ont un impact sur notre stratégie. Si l’on considère que la cause principale est l’exploitation, alors on s’engage dans la lutte des classes. Si l’on considère que c’est la pollution, alors on s’engage pour l’environnement. Si l’on considère que c’est la taxation excessive, alors on fait du lobbying pour la réduire. En revanche, si l’on sait que le matérialisme est un facteur causal essentiel, alors on devra faire un effort pour adopter une vision du monde spirituelle, à un niveau individuel comme collectif. Sorokin est très important à ces deux niveaux : il expose les mécanismes qui font que résoudre tous les autres problèmes ne servirait à rien si l’on conserve malgré tout le matérialisme, car celui-ci finirait par les faire réapparaître. Dans un second temps, Sorokin nous donne aussi une ligne directrice pour effectuer cette transition, cette contre-révolution culturelle.

Avant de commencer, nous devons définir de quoi on parle. Le matérialisme accorde la priorité à « la matière », c’est-à-dire au monde des sens. Dans cette perspective, la conscience, les idées et la spiritualité soit n’existent pas, ou alors seulement en tant qu’illusions, soit ne sont que des épiphénomènes de la matière, créés par elle et totalement dépendants d’elle pour continuer d’exister. Un tel cadre amène inévitablement à chercher à réduire la spiritualité à quelque chose de psychologique, comme à un inconscient collectif, ou culturel, étant entendu que la psychologie doit elle-même s’expliquer par la biologie, la biologie par la chimie, et ainsi de suite.2

En revanche, dans une perspective spirituelle, c’est l’inverse. C’est la réalité immatérielle qui est première et fondamentale, qu’on se la représente sous la forme d’un Dieu personnel, comme dans le Christianisme, ou de quelque chose de plus impersonnel, comme dans le Bouddhisme. Le monde matériel est soit une illusion, soit un épiphénomène du monde spirituel, créé par lui et totalement dépendant de lui pour continuer d’exister. C’est Dieu qui crée l’homme et non l’homme qui se crée des dieux. C’est de cette différence fondamentale de perspective que découlent les aspects les plus intimes et importants de toutes les cultures.


1. Le premier tome de Social and Cultural Dynamics fait environ 800 pages, le second 750, le troisième 650, et le quatrième 800, pour un total de 3 000 pages environ. Il existe bien une version condensée en un seul tome, où la majeure partie des notes et des données empiriques ont été exclues, mais elle fait tout de même plus de 700 pages. Le texte le plus direct pour accéder aux idées de Sorokin est sans doute son Crisis of Our Age, qui fait moins de 300 pages, au prix de l’élimination totale des données empiriques.

2. Il est à noter que les tentatives d’expliquer la spiritualité par la parapsychologie et par des aptitudes méconnues du cerveau humain ne sont bien souvent pas plus spirituelles. Certes, la parapsychologie est rejetée par les sciences établies, mais l’approche reste matérialiste.

Chapitre 1 : La Vérité et la logique

Les sociétés spirituelles et matérialistes sont en désaccord sur des questions aussi fondamentales que la vérité et la manière d’y accéder.

Tout d’abord, il y a une différence marquée au niveau des centres d’intérêts : les matérialistes cherchent avant tout des vérités matérielles, les spirituels cherchent des vérités immatérielles. Autrement dit, le matérialisme amène à se concentrer sur les sciences naturelles, à chercher à bien décrire le fonctionnement de la matière et les lois qui régissent les phénomènes, comme le mouvement, la chimie, la biologie, etc. Ce sont considérés comme des vérités solides, contrairement à ce qui touche à Dieu, aux anges, à la vie après la mort, etc., et de plus, elles permettent d’augmenter le bonheur matériel, en améliorant la santé ou en rendant le travail moins pénible, par exemple.

En revanche, la spiritualité pousse plutôt à se concentrer sur des questions immatérielles : l’âme, le salut, la théologie, etc. Ce sont considérés comme des vérités solides car obtenues par la déduction, un peu comme les mathématiques, et comme se référant à des vérités éternelles, là où le monde matériel change constamment. De plus, elles permettent de maximiser les biens spirituels, comme le salut après la mort.

Autrement dit, dans une période matérialiste, les savants sont surtout des scientifiques, alors que dans une période spirituelle, ce sont des théologiens.3 C’est logique : les matérialistes ne veulent pas perdre leur temps à étudier ce qu’ils considèrent comme des fictions4 alors qu’ils pourraient développer des technologies susceptibles d’aider les gens dans la « réalité concrète », et les spirituels ne veulent pas perdre le leur sur des considérations qui ne touchent qu’à un monde éphémère que nous quitterons tous un jour ou l’autre, alors que le paradis et l’enfer sont beaucoup plus longs.

À ces différences d’intérêts correspondent des différences de méthodes. Pour les matérialistes, seul le monde des sens est réel, et c’est donc lui qui doit être notre principale source d’informations. La méthode matérialiste, aujourd’hui raffinée en une « méthode scientifique » plus rigoureuse, consiste à documenter le monde ses sens, à l’explorer, à le quantifier, et à l’interroger à l’aide de diverses expériences.5 Cette approche est appelée « empirisme ».

En revanche, pour les spirituels, le monde de la matière n’est que l’ombre de réalités supérieures, comme dans la célèbre caverne de Platon. Les renseignements qu’il peut nous apporter sont très limités en comparaison de ce que l’on peut obtenir par la connaissance directe du monde spirituel. Ces connaissances peuvent être obtenues de deux manières principales : soit par une révélation collective, comme la Bible ou le Coran, ou bien par des « extases mystiques ». Les deux s’opposent parfois, mais il leur arrive aussi de fonctionner très bien ensemble. Par exemple, le Catholicisme médiéval ne demandait pas de lire la Bible seul, en toute autonomie, mais bien à la lumière des Pères de l’Église, car ceux-ci étaient guidés par Dieu.6

Les deux systèmes font usage de la raison et de la logique. Dans l’empirisme, cela prend surtout la forme de modèles mathématiques pour décrire les phénomènes matériels. Les mathématiques en elles-mêmes sont presque de l’ordre de la raison pure, se reposant très peu sur l’expérience sensible. Cependant, dans un cadre empiriste, même une théorie très bien raisonnée, même un modèle très élégant, ne reste qu’une simple hypothèse sans une confirmation "scientifique", par l’expérience, et peut être rejeté sans hésitation s’il est contredit par "les faits". Dans la spiritualité, la raison joue un rôle beaucoup plus central car elle permet de moins se reposer sur les sens, mais elle reste insuffisante si elle est seule. Elle doit raisonner à partir de données, et la source première de données sur le monde supra-sensoriel est la révélation, personnelle ou collective. Ainsi, dans tous les cas, la raison est un outil important mais qui nécessite une source d’informations à traiter. Pour autant, dans l’opposition conventionnelle entre rationalisme et empirisme, le premier est plus spirituel que le second.7

Il arrive parfois que certains systèmes spirituels rejettent complètement la vérité des sens, en disant que le monde n’est qu’illusion, mais c’est loin d’être le cas de tous. La norme est plutôt de l’accepter mais de la considérer comme d’une importance secondaire, ou comme valant surtout par sa qualité de symbole pointant vers le monde spirituel. Le « Livre de la Nature » peut être considéré comme une révélation qui nous renseigne sur son auteur, au même titre que la Bible, et qui peut servir de support à la contemplation.

La vraie différence entre l’alchimie et la chimie tient moins en la possibilité de transformation du plomb en or que dans l’acceptation ou le rejet de l’idée que les phénomènes naturels soient emplis de symbolisme religieux. Est-ce que pouvoir transformer le plomb en or compte surtout et avant tout comme message sur notre propre capacité à transformer notre propre âme de plomb en âme d’or ? Un matérialiste aura tendance à ne pas du tout se poser la question, et à répondre que de toute façon, la transmutation des métaux est matériellement impossible, ce qui montre qu’il n’a pas du tout les mêmes priorités.

Le but de la plupart des systèmes spirituels de connaissance est d’obtenir une harmonie parfaite entre la révélation, la raison et l’expérience, et non de rejeter l’un ou l’autre de ces termes. En revanche, l’empirisme se désintéresse complètement de la révélation. Il la considère au mieux comme peu sûre, en disant qu’il est impossible à l’homme de faire la lumière sur les questions spirituelles, et au pire comme n’étant qu’une superstition « d’un autre âge ».

Ce jugement temporel, ce « d’un autre âge », est la première idée reçue à laquelle s’attaque Sorokin. En quantifiant les penseurs majeurs de chaque siècle, il montre que la réalité historique n’est pas du tout une évolution linéaire de la révélation vers l’expérience empirique, mais au contraire une fluctuation qui correspond parfaitement aux différences de mentalité entre les périodes et les types de civilisations. L’histoire des systèmes de connaissance est plus cyclique qu’elle n’est linéaire, et elle suit le même cycle général que les autres éléments culturels.

Il remarque aussi que, dans les périodes de transition et de crise, le système de vérité est en crise lui aussi.8 On assiste à des percées d’un scepticisme souvent radical, qui remet en question la possibilité même d’obtenir des connaissances. « Rien n’est vrai, et si quelque chose l’était, on ne pourrait pas le savoir » est leur devise implicite. À notre époque, cela semble correspondre à la « critique des discours », telle qu’on la trouve dans le « post-modernisme »9, et, sous une forme plus douce, au criticisme de Kant et de ses successeurs. Historiquement, les percées de scepticisme sont suivies de près par des percées de fidéisme, qui propose de dépasser cette impasse par un « saut dans la foi ». Ainsi, contrairement à ce que croient certains athées, le rejet de la raison au nom d’une foi aveugle n’est pas du tout la norme en religion, mais un phénomène marginal lié aux conditions de crise.10

Durant les périodes religieuses, le scepticisme et le fidéisme disparaissent complètement. Ce n’est pas le cas dans les périodes matérialistes. Sorokin dit : « Lorsque l’empirisme triomphe, le scepticisme recule, bien qu’il ne disparaisse pas totalement, alors qu’il le fait quand domine la vérité de la foi. »

Sorokin ne cherche pas à expliquer ce phénomène, mais il nous semble assez évident qu’il vient des caractéristiques respectives de ces systèmes. L’empirisme ne permet que d’arriver à des connaissances probables, en raison du problème de l’induction ; ce n’est pas parce que l’on n’a vu que des cygnes blancs que l’on peut être absolument certain qu’il n’existe pas de cygnes noirs. En revanche, le rationalisme apporte bien plus souvent des conclusions qui ont la force de certitudes mathématiques.

Sorokin identifie l’existence d’une crise dans l’empirisme actuel, qui vient, d’une part, du relativisme, et d’autre part, de l’utilitarisme. L’origine du relativisme est simplement que chaque personne a un vécu différent, et si toute vérité vient des sens, alors ces différences impliquent qu’il y ait une multitude de vérités distinctes. Les sens sont subjectifs, presque par définition. De plus, comme des théories scientifiques contradictoires se sont succédé et cohabitent aujourd’hui, comme la relativité générale d’Einstein et la mécanique quantique, l’opinion de beaucoup de savants contemporains est que « tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles ».11 Cela se combine très bien avec la morale dominante, qui réduit tout au seul critère de l’utilité. Auquel cas, la vérité d’une personne est le modèle le plus utile pour cette personne en particulier. On retombe à nouveau sur l’idée que la vérité est relative, ce qui amène à l’éclatement du système dominant de vérité.

Pour finir sur ce point, notons que la raison, qui est acceptée par les deux systèmes, est la plus susceptible de servir de pont pour leur permettre de communiquer. Cela rend particulièrement frustrants les rejets de certains empiristes, qui accusent la raison d’être peu sûre et crypto-mystique dès qu’elle sort de son rôle actuel de servante des sciences naturelles12 et qu’elle est utilisée pour porter un regard critique sur leur système.


3. On peut utiliser la proportion de scientifiques et de théologiens dans une société pour mesurer où elle se trouve sur l’axe dont nous parlons. Une société avec 80 % de scientifiques et 20 % de théologiens est matérialiste, alors que, si les proportions étaient inversées, elle serait spirituelle. C’est un exemple de mesure empirique, comme Sorokin en utilise de différentes sortes dans son analyse des trajectoires des sociétés.

4. Certains matérialistes ne considèrent pas le monde spirituel comme une fiction mais simplement car inconnaissable, étant donné qu’il n’est pas accessible aux méthodes scientifiques expérimentales. Un tel agnosticisme n’est pas une position neutre, comme on pourrait le croire à première vue, mais bien implicitement matérialiste.

5. La méthode moderne passe notamment par l’utilisation d’instruments, allant du microscope au spectrographe en passant par le carbone 14. Si les instruments contredisent les perceptions directes, alors on donne raison aux instruments. Par exemple, notre vue nous dit que les objets ont des couleurs, mais la théorie actuelle nous dit qu’ils n’en ont pas et que c’est notre cerveau qui les reconstruit.

6. On peut également faire remarquer que la méthode de découverte et la méthode de justification peuvent être très différentes. Un homme qui reçoit des révélations divines à titre personnel peut ensuite chercher à les justifier par la raison ou des citations de la Bible, plutôt que de s’appuyer sur la seule autorité de ses visions.

7. Ce n’est pas un hasard que la logique était enseignée dans le "tronc commun" des études supérieures médiévales et qu’elle ne l’est plus aujourd’hui.

8. « On peut aussi observer que les périodes de montée du scepticisme ont soit immédiatement précédé, soit coïncidé avec, les grandes catastrophes sociales : la guerre du Péloponnèse et les calamités qui la suivirent ; les grandes guerres civiles des deux premiers triumvirats romains ; la peste noire ; l’émergence du Christianisme ; les guerres de religion de la Réforme et de la Ligue ; et la Révolution française de 1789. À part une ou deux exceptions, la montée du scepticisme semble corrélée à l’apparition des crises sociales. »

9. Nous mettons ce terme entre guillemets car nous considérons que la « post-modernité » est en réalité une modernité tardive. Elle n’est pas ce qui arrive après la modernité, mais durant la phase tardive de celle-ci, sa crise de dégénérescence.

10. Sorokin considère aussi que le mysticisme est un phénomène de crise, désespéré et irrationnel. C’est là faire preuve de méconnaissance aussi bien de l’histoire des mouvements mystiques et ésotériques, dont certains furent très puissants durant des âges d’or civilisationnels, comme le soufisme, que de sa structure même et de la possibilité d’obtenir des connaissances solides et réelles par révélation directe.

11. Il y a un certain nombre de scientifiques qui considèrent que la vérité est une question de métaphysique qui ne les concerne pas, leur rôle à eux étant de créer des modèles utiles.

12. C’est un fait bien connu qu’au Moyen Âge, la philosophie était considérée comme la servante de la théologie. Nous disons cela pour faire remarquer qu’il y a eu une mutation qui s’est avérée symétrique mais en sens inverse : la raison est aujourd’hui la servante des sciences.

Chapitre 2 : Le Bien et l’éthique

Comme dit précédemment, ces deux approches, spiritualité et matérialisme, ont des conséquences logiques dans tous les domaines. Bien entendu, ce n’est pas parce qu’une personne est matérialiste qu’elle adhère à toutes les conséquences logiques du matérialisme. Ce n’est pas parce que A implique B que quelqu’un qui croit en A croit forcément aussi en B. L’esprit humain n’est pas un calculateur logique parfait, et la plupart d’entre nous avons des opinions plus ou moins incohérentes entre elles. Par contre, il n’empêche que ces liens logiques existent et sont bien réels. La meilleure façon de s’en convaincre est d’analyser les conséquences de ces deux points de vue sous l’angle de l’éthique, car il y a des conséquences pratiques immédiate et tangibles.

Si l’on considère que le spirituel est premier, alors c’est l’âme qui a un corps et non l’inverse, ce qui amène à penser qu’elle peut survivre à la mort du corps. Pour cette raison, les âmes de nos ancêtres sont toujours là, d’une certaine façon. L’existence terrestre n’est donc que quelque chose de temporaire, d’éphémère, en comparaison de la perpétuité du paradis et de l’enfer, ou de l’éternité de Dieu et du « monde des idées ».13 Dans une telle perspective, il est parfaitement logique d’accepter les souffrances et les sacrifices sur Terre au nom de principes supérieurs, car ces principes sont éternels et réels alors que la souffrance matérielle n’est qu’une illusion éphémère. Cela mène à l’héroïsme, à la vertu et à la chevalerie.

En revanche, si l’on considère que c’est la matière qui est première, alors c’est le cerveau qui produit la conscience, ce qui amène à penser qu’elle périra avec lui. Les idées et la spiritualité sont soit des illusions, soit des épiphénomènes de la matière. Par conséquent, il serait absurde de se sacrifier pour des principes ou des valeurs, puisque ce ne sont que des constructions humaines sans réalité propre, alors que la souffrance et le plaisir sont concrets, et donc d’une importance primordiale. Dans cette perspective, les idées sont avant tout des moyens pour obtenir le plaisir et éviter la souffrance, et non des buts en soi.14 Il y a aussi une forte tendance à l’individualisme : le « bonheur » est toujours un sentiment subjectif et personnel. Lorsque les matérialistes se regroupent en collectif, c’est parce que l’union fait la force pour la défense de leurs intérêts plutôt que dans une optique de sacrifice authentique, et ils le quitteront s’ils estiment que la participation ne leur apporte plus rien. De même, ils considèrent que les comportements altruistes se reposent avant tout sur l’empathie, c’est-à-dire sur la capacité à être affecté par la souffrance d’autrui, bien qu’elle soit rarement suffisante pour faire des sacrifices personnels substantiels.15 Cette attitude mène à l’hédonisme, à l’égoïsme et à la décadence.

Ça a un impact sur les systèmes juridiques. Pour les matérialistes, ce sont les hommes qui font la loi, et ils peuvent donc la modifier comme bon leur semble pour qu’elle les aide à atteindre le bonheur. En revanche, pour les spirituels, la loi est sacrée et vient de Dieu ou des temps légendaires ; elle ne change pas, ou très peu, et ne tire pas sa valeur de sa capacité à aider à l’épanouissement du bonheur humain. De plus, les codes de droit sacré ont généralement un aspect spirituel qui manque dans le droit matérialiste, avec des crimes religieux (blasphème, sacrilège, hérésie, etc.), des punitions religieuses (privation de sépulture, de communion, pèlerinage obligatoire, etc.) et même parfois des méthodes religieuses (ordalies, astrologie, oracles, etc.). De plus, le droit matérialiste tend à encourager les plaisirs physiques, et le droit sacré à les encadrer et les restreindre.

Notons au passage que la Réforme protestante a représenté un changement matérialiste par rapport à l’éthique catholique, bien que les Protestants se soient voulus plus spirituels. La fameuse « éthique du travail protestante », et sa glorification des fruits de nos efforts comme étant le signe de la faveur divine, reviennent à recentrer l’éthique sur le monde matériel.

Lorsque ce développement a eu lieu, l’éthique avait encore une base sacrée et ses valeurs comptaient encore comme des commandements transcendants. Cela lui conférait une certaine stabilité. Cependant, au fur et à mesure que le matérialisme s’est développé, cette aura a diminué, et on en arrive à la crise actuelle de l’éthique : comment ériger en valeur l’idée de faire passer son intérêt avant les valeurs ? Voici ce qu’en dit Sorokin :

« L’essence de la crise consiste en une dévaluation progressive de notre éthique et des normes de notre droit. Cette dévaluation a déjà tant avancé qu’elles ont déjà perdu une grande partie de leur prestige en tant que valeurs éthiques et juridiques, aussi étrange que cela puisse paraître. Il ne leur reste que peu, voire même plus rien, de l’aura qui les entourait autrefois. Les valeurs contemporaines sont de plus en plus perçues comme n’étant que des "rationalisations", des "légitimations" ou des "manipulations" voilant les intérêts égoïstes, les motivations pécuniaires et le désir de possession des individus et des groupes. Elles apparaissent de plus en plus aux yeux des hommes comme un écran de fumée masquant des intérêts prosaïques, des appétits égoïstes, et, plus particulièrement, l’avidité de biens matériels. De même, les normes juridiques sont de plus en plus considérées comme un artifice du groupe au pouvoir pour exploiter les autres, moins puissants que lui — une fourberie employée par la classe dominante pour asservir et contrôler les classes dominées. […] [Les normes éthiques et juridiques] ont perdu leur prestige moral, et elles ont été rabaissées au statut d’artifice utilisé par des hypocrites manipulateurs pour tromper les idiots exploités. »16

Cette attitude se voit dans l’obsession contemporaine pour la démocratie, qui s’opposerait de manière binaire à la dictature, comme s’il n’existait pas d’autre système politique. L’idée est que les lois sont toujours au service de ceux qui les font, soit un petit groupe comme dans la dictature, soit une coalition suffisamment vaste pour gagner des élections comme dans la démocratie. D’un point de vue spirituel, démocratie et dictature sont en fait deux systèmes proches parce qu’anarchiques au sens étymologique du terme, c’est-à-dire coupé de tout principe. Lorsque ce sont les hommes qui font les lois selon leurs désirs au lieu de suivre la volonté des dieux ou le droit naturel, alors le désordre règne. Peu importe que le groupe en question soit majoritaire ou minoritaire. La démocratie n’est qu’une dictature mutualisée.


13. Le monde des idées est avant tout l’esprit divin, là où se trouvent les prototypes des choses matérielles telles qu’elles ont été conçues par lui, avant d’être manifestées dans la création.

14. Comme la matière est constamment en flux, elle ne permet pas de construire quelque chose de durable. Toutes les personnes que nous connaissons périront, toutes les œuvres que nous avons créées finiront détruites ou perdues un jour, et l’univers lui-même finira par ne plus pouvoir accueillir la vie. Dans cette situation, il faut profiter de l’instant présent : "carpe diem".

15. À ceux qui affirmeraient que l’empathie et la compassion sont le fondement de toute morale, nous leur répondrons que le stoïcisme est un contre-exemple évident. Nul ne doute qu’il s’agisse d’une philosophie avant tout éthique, et pourtant, l’empathie n’y joue aucun rôle et n’y est pas mise en avant ; au mieux est-elle traitée comme une maladie de l’âme.

16. Citation tirée de The Crisis of Our Age. Nous compléterons cette idée en disant que, si les normes sont aujourd'hui perçues de cette manière, c’est en grande partie parce que c’est ce qu’elles sont effectivement devenues. Il n’y a pas de fumée sans feu, au moins dans ce cas précis.

Chapitre 3 : Les relations sociales

Sorokin établit une classification des relations sociales en trois modes : familial, contractuel et coercitif. Les trois sont présents dans toutes les sociétés, mais dans des proportions différentes. Le mode familial correspond aux sociétés spirituelles, et le mode contractuel aux matérialistes. Nous commencerons donc par le mode coercitif.

Par exemple, on le trouve dans les prisons : les détenus et les matons sont ennemis, les seconds imposent aux premiers des conditions de vie dont ils ne veulent pas. Entre eux règne une hostilité plus ou moins ouverte, leurs mondes intérieurs ne se mélangeant pas. Leurs rapports n’ont rien de consentis ; ce sont de purs rapports de force. Pour cette raison, d’ailleurs, le risque d’abus dans les prisons est grand. C’est également le mode de relation du maître et de l’esclave, du bourreau et du condamné, du conquérant et du conquis, du maître chanteur et de sa victime, et d’un gouvernement despotique avec son peuple.

La force brute est une méthode de gouvernement peu efficace car elle nécessite l’entretien de tout un appareil coercitif : il faut payer de nombreux gardes, des caméras, etc., et les hilotes vont au travail à reculons. Pour cette raison, les maîtres ont tendance à la déguiser en adoptant la terminologie des autres modes relationnels. Ils peuvent prétendre agir "pour le bien" des exploités, comme un père éduquant ses enfants, alors qu’en réalité ils ne prennent pas du tout leurs intérêts en considération. Ils peuvent aussi se cacher derrière des contrats formels, un consentement sur le papier, bien que l’une des parties soit clairement en situation d’infériorité et n’ait pas d’autre choix. Dans ces situations, le cœur des rapports sociaux reste l’exploitation et la force.

Ce mode relationnel est aujourd'hui appelé "dictature" ; il est considéré comme le principal problème que la politique cherche à éviter, et le mode contractuel est présenté comme la meilleure solution pour y parvenir. Il se base sur l’idée du consentement éclair des parties.

Un contrat nécessite quatre conditions pour correspondre à cet idéal. (1) Les parties doivent être libres et indépendantes ; s’il y a un rapport de force trop marqué, ça devient coercitif. (2) La liberté des contractants ne doit pas être utilisée au détriment de l’autre, ni de la société en général ; les pactes criminels sont ipso facto illégitimes, car coercitifs envers les personnes extérieures au pacte. (3) Comme le disaient les Romains, pacta sunt servanda : les devoirs des contractants doivent être sincèrement accomplis. Celui qui s’y dérobe nuit à ses associés. (4) Les termes du contrat ne doivent pas être tordus par l’un des contractants au détriment des autres.

Nous en avons de nombreux exemples dans notre société : le plombier et son client, l’employé et son patron, etc. Le mariage et la religion sont également en train d’en prendre les contours. Ce sont des relations clairement délimitées dans le temps et en intensité, où les devoirs de chacun sont spécifiés explicitement. Par exemple, une certaine somme d’argent en échange d’un certain nombre d’heures de travail honnête. La relation entre les contractants n’existe que dans le cadre défini par le contrat, et ils ne s’intéressent pas vraiment l’un à l’autre en dehors de ce cadre.

C’est un mode relationnel qui est typique de la logique économique et du droit privé. Il est adapté à une conception de l’homme très "marchand" : l’homme y recherche avant tout son intérêt personnel, tel un calculateur froid, parfaitement déconnecté de toute notion d’identité, de racines, et surtout de transcendance. Il ne s’engage jamais totalement, les contrats sont toujours renégociables s’il estime qu’ils ne sont plus à son avantage. Il est toujours à deux doigts de trahir : la sincérité et l’héroïsme deviennent impossible.17

Les sociétés spirituelles évitent ça en mettant en avant le mode familial, dans lequel l’homme est beaucoup moins "libre" de choisir ses propres relations, car il est déjà intimement lié à l’une d’entre elles de manière irréversible. Le modèle classique de ce mode est la relation entre une mère et son enfant : un profond amour naturel et spontané, qui peut pousser jusqu’au sacrifice pour l’autre. Pour eux, la liberté n’est pas de pouvoir se séparer mais de pouvoir rester ensemble.

Bien entendu, la vie est plus nuancée que cette division simplificatrice. De nombreuses familles ne le sont que dans un sens légal et biologique, sans partager ce genre de liens affectifs. En revanche, des relations qui commencent sur un mode contractuel, ou même coercitif, peuvent évoluer et changer de forme. Par exemple, des partenaires de travail peuvent devenir de bons amis, et de nombreux mariages nobles, bien qu’ils étaient à l’origine des contrats, ont évolué vers un amour profond. Pourtant, ces distinctions restent conceptuellement utiles, même si elles ne capturent pas toutes les nuances de l’existence.

Pour autant, c’est bien la famille biologique qui offre le modèle et le prototype des relations traditionnelles. La raison en est que l’homme nécessite une longue éducation : en enfant élevé par les chiens grandit pour en devenir un, au moins dans son comportement.18 Ainsi, un être humain concret s’inscrit toujours dans une réalité sociale déterminée, dont il est très artificiel de prétendre l’extraire.

Joseph de Maistre disait, à propos de la déclaration des droits de l’homme : « Il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan ; mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir jamais rencontré de ma vie. S’il existe, c’est bien à mon insu. »19

Ainsi, les sociétés spirituelles sont avant tout structurées autour d’un dense maillage de clans et de familles étendues, que ce soient des "maisons" médiévales, des tribus pachtounes ou les vastes réseaux familiaux de la Chine impériale. C’est un système très différent de la simple famille nucléaire que nous connaissons aujourd'hui. L’enfant qui naît n’y est pas considéré comme une île ; il est immédiatement lié à de nombreuses autres personnes par des relations de parenté, d’alliance, de patronage ou de rivalité. Il reçoit et doit transmettre le patrimoine de son clan, qui est en partie matériel, avec des terres, des bâtiments, du bétail, des bateaux, etc.20, et en partie immatériel, avec un blason, une devise, des légendes, des savoirs-faire, etc. Les autres formes d’organisation tendent à copier ce fonctionnement, tout comme aujourd'hui tout copie le mode contractuel : par exemple, un couvent est composé de "sœurs" dirigées par une "mère supérieure".21

Le mode contractuel rencontre aujourd'hui une crise profonde, qui se manifeste à la fois dans la sphère privée (par exemple, la multiplication des divorces), la sphère sociale (érosion du capital social et normalisation des comportements antisociaux22), la sphère économique (augmentation de la fracture sociale et donc du rapport de force des riches sur les pauvres), et la sphère politique (crise de la démocratie).

Tout d’abord, il y a eu un changement dans la façon d’aborder les relations contractuelles qui leur a fait perdre en intensité. Le consentement n’est plus qu’un oui ou un non, rétractable n’importe quand, aussi éphémère que le vent. Les négociations continuent sans fin et sont infiniment malléables, un "oui" ne signifiant presque rien et un "non" signifiant presque tout. Quand on dit "non", le monde doit s’arrêter, alors qu’un "oui" n’est que la permission de continuer jusqu’à l’apparition d’un "non".

Autrefois, lorsque la norme était que les relations aient un niveau élevé d’intensité, les contrats étaient eux aussi concernés. On en a encore quelques traces aujourd'hui, par exemple dans l’armée. Celui qui s’engage voit ses droits civiques changer ou disparaître, il se soumet à une autorité qui peut lui dicter quoi manger, comment s’habiller, où il doit être et ce qu’il doit y faire, et peut lui ordonner de tuer ou de risquer sa vie. Il est soumis à la volonté de centaines, voire de milliers de gens qu’il ne connaît pas, de la chaîne de commandement militaire aux comités politiques habilités à la mettre en branle. Ses droits, y compris celui de partir, sont suspendus ou restreints. C’est parfaitement légal, socialement accepté, et ça a lieu tous les jours.

Pourtant, ce n’est plus considéré comme légitime de s’engager de la sorte dans d’autres domaines. En spiritualité, les moines disparaissent, et ceux qui voudraient faire quelque chose de similaire se font traiter de "sectes". Le mariage lui aussi, qui fut autrefois une relation totalisante, a vu sa nature profondément transformée, et les couples traditionnels sont fortement critiqués dans les arts et les médias. En tout cas, ni les monastères ni les mariages n’ont désormais le soutien de la loi et des normes sociales ; ils ne se reposent plus que sur le renouvellement perpétuel du consentement. Le contrat doit être signé non pas une fois, mais à chaque instant.

En somme, dans les sociétés traditionnelles, l’homme est libre d’aliéner sa propre liberté contractuelle. La tendance matérialiste est plutôt dans l’élimination progressive de de cette possibilité.23

Cependant, le cœur de la crise ne se trouve pas là, mais plutôt dans la tension qui naît avec la tendance à l’égoïsme et à l’hédonisme. Les contrats, pour réellement fonctionner, doivent avoir lieu entre individus égaux et qui ne cherchent pas à s’exploiter mutuellement. Or, c’est de moins en moins le cas. Économiquement, les employés sont bien plus à la merci des patrons que l’inverse. Perdre son emploi est un choc émotionnel énorme, qui peut même pousser au suicide. A-t-on jamais entendu parler d’un patron qui aurait fait une dépression après avoir renvoyé quelqu’un ?

Il y a donc une méfiante qui s’installe dans les relations économiques, mais aussi politiques. On en arrive à l’idée, déjà mentionnée plus haut, que les contrats ne sont qu’un écran de fumée pour masque le caractère coercitif et exploiteur des relations sociales.24 Certains se disent que la démocratie ne sert qu’à acheter le consentement, à laver la gouvernance à l’eau du consentement populaire, et ils n’ont pas tout à fait tort. Ils en viennent à la conclusion logique qu’il faudrait inverser la vapeur et mettre en place une "dictature" du prolétariat, ou équivalent. Sur ce point, nous renvoyons simplement le lecteur à ce que nous avons écrit au sujet de la crise populiste, stade final des démocraties.25


17. Nous ne disons pas que ce soit le cas de tout le monde aujourd'hui, mais ça l’est à mesure que la mentalité contractuelle progresse, bien qu’elle ne puisse triompher totalement car il y aura toujours quelque chose dans la nature humaine qui refusera de s’y laisser réduire.

18. Voir par exemple le cas d’Oxana Malaya, jeune fille ukrainienne élevée par des chiens pendant une grande partie de son enfance.

19. Heidegger exprime la même idée en disant de l’homme qu’il est ontologiquement situé. De même, si les Dix Commandements nous demandent d’honorer père et mère, c’est parce que notre nature sociale trouve son expression première dans ce genre de communautés naturelles, qui ne sauraient être remplacées par de simples liens juridiques.

20. Il n’y a globalement pas de propriété privée en dehors de la propriété d’usage. Les grandes infrastructures appartiennent au clan, qui est, implicitement ou explicitement, une personne morale. Le patriarche ne dirige pas en son nom ni pour son intérêt propre mais pour celui du clan, qui contient aussi bien ses membres vivants que ses ancêtres et ses descendants à venir.

21. Pour souligner l’importance de cette façon de voir les choses dans les sociétés traditionnelles, notons que l’éminent Ibn Khaldun faisait de la cohésion clanique (asabiyyah) le principe de la montée et de la chute des dynasties et des sociétés.

22. Nous voulons dire que les gens sont moins polis, qu’ils conduisent moins bien sur la route, qu’il est de moins en moins possible de laisser un vélo ou un portable en public sans se le faire voler, etc. C’est quelque chose de difficile à quantifier mais sur lequel de nombreux ressentis convergent.

23. Bien entendu, l’État se l’autorise toujours, comme nous venons de le voir. D’un côté, c’est un mal nécessaire même pour les contractualistes car une société ne peut pas fonctionner sans intégrer ce mode, au moins un peu. D’un autre côté, il y a un côté dystopique à ce que l’État s’arroge un quasi-monopole sur les relations à haute intensité, ayant un corps discipliné et soudé pour faire face à une population très largement atomisée.

24. Toutes les relations contiennent des rapports de force car l’égalité parfaite est impossible. À partir de là, tous les rapports humains deviennent suspects.

25. Le chapitre 4 de notre article "La démocratie, suicide collectif" traite de cette question.

Chapitre 4 : Le Beau et l’esthétique

(Nous lisons et interprétons cette partie des travaux de Sorokin à la lumière de ceux d’Ananda Coomaraswamy, qui était un meilleur historien de l’art et connaisseur de l’approche traditionnelle. Non pas que Sorokin ait été mauvais, mais son approche éclectique ne lui a pas permis d’approfondir autant le sujet qu’un spécialiste.)

L’art traditionnel et spirituel s’oppose à l’art moderne et matérialiste tant par le choix de ses sujets que celui de ses méthodes et son mode d’intégration à la société. Il parle surtout de Dieu, des saints, des personnages bibliques, etc. Il cherche à les dépeindre dans la pureté de leurs essences et adopte donc un style symbolique et épuré.26 L’art est également intégré aux autres activités humaines par la généralisation de l’artisanat. Chez les matérialistes, en revanche, le sujet principal est le monde des sens, la tendance stylistique générale est au photoréalisme (bien que ce soit modéré par des effets de mode) et l’art occupe une place à part dans la vie courante, étant le fait de spécialistes plutôt que du gros des travailleurs.

Plus précisément, Sorokin oppose les deux sur six points, qu’il considère liés à la crise actuelle.

Premièrement, bien que l’on s’accorde généralement à dire que l’art a pour mission de plaire et d’instruire, il y a désaccord sur la priorité.27 La tradition dit de l’art qu’il doit instruire d’abord et plaire ensuite, alors que la modernité dit l’inverse. Bien qu’au début, il puisse équilibrer les deux, dans sa décadence, sa volonté de plaire l’amène à délaisser l’instruction et à se tourner progressivement vers le plus petit dénominateur commun.

Sorokin dit : « Comme il s’adresse à un marché, il ne peut pas ignorer les goûts de celui-ci. Le gros de la demande étant toujours vulgaire, il ne peut lui-même pas échapper à la vulgarisation. Au lieu d’élever les masses à son niveau, il coule jusqu’à celui du troupeau bêlant. »

Cette logique de marché fait que l’œuvre la plus vendue est souvent considérée comme la meilleure, ce qui est une inversion des valeurs.

La vulgarisation dont parle Sorokin se manifeste avant tout par une omniprésence des beaux corps et de l’érotisme. Pendant longtemps, la norme à Hollywood était d’insérer une scène de sexe à la moitié des films.28 On peut également citer les représentations d’une nourriture opulente, comme dans A Song of Ice and Fire et Harry Potter. Cependant, la forme de "vulgarisation" la plus commune aujourd'hui semble passer par un humour très juvénile, qui ne souffre ni des barrières d’âge ni de celles de culture, inséré dans des petites vignettes qui n’ont rien à voir avec le reste de l’intrigue. L’écureuil de L’Âge de Glace, les lapins crétins de Rayman et les Minions en sont des exemples clairs et connus.29 Il va sans dire que l’on ne trouve rien de tel dans Little Buddha ou La Passion du Christ.

Deuxièmement, la modernité préfère le photoréalisme. Sorokin insiste sur le fait que l’histoire de l’art n’est pas un développement linéaire vers plus de photoréalisme au fil du développement des techniques, bien qu’il ne nie pas la supériorité des techniques modernes dans ce domaine. Au lieu de ça, les préférences de style fluctuent avec le reste de la culture. Les sociétés prenant une direction spirituelle se désintéressent de la fidélité visuelle exacte, ne la concevant que comme un embarrassant psittacisme, et on peut donc assister à des fluctuations allant du réalisme à l’abstraction et vice versa en fonction du niveau de spiritualité.

Le problème est que la démarche artistique nécessite de faire des choix, de poser des contrastes, de renforcer certains aspects et d’en affaiblir d’autres. C’est de cela que l’on parle à travers l’expression de "direction artistique". Or, à une époque de photoréalisme, où les graphismes d’un Grand Theft Auto VI sont considérés non seulement comme dignes d’intérêt mais comme "magnifiques" au point de justifier un budget colossal, il n’est que trop facile de se cacher derrière le "réalisme" pour ne pas avoir à faire des efforts et se contenter de recopier ce qu’il y a autour de nous sans rien apporter. C’est un environnement propice au remplacement de l’artiste par le perroquet. On peut citer, dans la peinture, les scènes de genre, les paysages et les natures mortes, qui n’existent virtuellement pas dans les sociétés traditionnelles.

Troisièmement, l’art moderne cherche à stimuler et provoquer des émotions. Lorsqu’il était jeune, il pouvait facilement le faire avec des scènes du quotidien. Cependant, il n’est que trop facile de s’en lasser, et il est plus simple de provoquer des émotions grossières et ataviques. De loin, l’émotion la plus facile à provoquer est le dégoût, au point qu’il soit possible de la stimuler avec des arts aussi peu émotionnels que la sculpture et l’architecture. Il y a désormais toute une industrie tournant autour des sentiments grossiers ; films d’horreur, films policiers avec du sexe et du sang, animes fortement sexualisés, etc.30 Il y a donc une tendance structurelle vers des histoires et des personnages toujours plus sales et dégénérés.

Quatrièmement, là où les différentes œuvres d’une société traditionnelle contribuent à créer une "œuvre d’art totale" à l’échelle civilisationnelle, l’art moderne est individualiste et fonctionne plutôt comme une agglomération d’œuvres et d’artistes très différents, sans cohérence d’ensemble ni direction commune. L’aspect positif d’une telle cacophonie est que tout le monde y trouvera quelque chose à son goût. L’aspect négatif est qu’elle se synergise avec le culte matérialiste du changement pour faire des effets de mode, où un auteur ou un style est porté aux nues avant d’être promptement oublié.

Sorokin dit : « Après quelques semaines à peine, nos best-sellers tombent dans un oubli définitif. On peut dire la même chose de nos succès musicaux et cinématographiques. Au début, tout le monde siffle la mélodie ou suit la dernière série ; mais il ne faut pas longtemps pour qu’ils se fassent submerger par un torrent de propositions plus neuves. »

Ailleurs : « Une telle atmosphère est hautement défavorable à la création de valeurs authentiques et permanentes. Elle mène à la production en série de "hits" éphémères, de "best-sellers" évanescents, et ainsi de suite. »

Cinquièmement, les impératifs de la mode amènent à un grand développement technique pour pouvoir proposer toujours plus de nouveauté. À terme, cette course à la technique devient une fin en soi et un critère pertinent pour juger une œuvre. Or, la technique ne garantit rien au niveau de la qualité, mais elle permet un accroissement considérable au niveau de la quantité. Par exemple, les techniques modernes ne permettent pas nécessairement de dépasser en beauté une maison de chôme traditionnelle, mais il est certain qu’elles permettent de faire des édifices beaucoup plus hauts. Les États rivalisent entre eux pour savoir lequel bâtira la plus haute tour, le record étant actuellement détenu par le Burj Khalifa, une abomination de plus de 800 mètres de haut. On assiste donc à la fois à une subordination de la signification des œuvres à leurs aspects techniques, et de la qualité à la quantité.31

Sixièmement, la professionnalisation des artistes crée une séparation entre eux et le peuple, entre l’art et la vie. Ce problème-ci ne concerne pas l’art dominant de notre époque, l’art "populaire", mais celui d’une certaine oligarchie culturelle que l’on appelle généralement "art contemporain". On pourrait citer de nombreux exemples : les tableaux de Jackson Pollock ou même ceux de Pablo Picasso, le Centre Pompidou à Paris, le Livre d’image de Jean-Luc Godard, l’urinoir de Duchamp, etc. C’est un art duquel le moins que l’on puisse dire est qu’il ne répond pas du tout aux attentes de la majorité des hommes : au lieu d’instruire et de plaire, ou même de seulement plaire, il part à la poursuite des pseudo-valeurs d’une petite clique, perdant à la fois sa force et sa légitimité. Si l’art ne doit pas se contenter de plaire au peuple, il ne doit pas non plus en faire l’économie.32

Bien que les exemples cités soient récents, et que ces phénomènes soient particulièrement exacerbés à notre époque, ils ne sont pas nouveaux pour autant. Les données accumulées par Sorokin indique qu’ils sont présents à un degré ou un autre dès que le matérialisme vient à dominer.


26. Si l’on prend les œuvres de la Renaissance, le Tarot de Marseille est dans un style beaucoup plus spirituel que le plafond de la chapelle Sixtine, bien que les deux aient des sujets spirituels.

27. On pourrait dire les choses autrement : l’art moderne vise à faire oublier à l’homme sa propre mortalité, l’art traditionnel vise au contraire à la lui rappeler.

28. "Rob Lowe Recalls “Page 73 Rule” For Sex Scenes", Deadline, 28 février 2025. C’est un souvenir qui est encore présent dans nombre de mémoires, et qui peut se vérifier facilement en regardant des films des années 80/90.

29. "The rise of the hashgag", Jason Porath, décembre 2014.

30. C’est d’ailleurs lié à une tendance particulière de la mentalité contemporaine, qui est de considérer le laid comme plus "réel" que le beau, et, par exemple, la vie des bas-fonds comme plus authentique que celle de la haute société. Nous n’aurons cependant pas le loisir d’analyser cette tendance ici.

31. Cela renforce la logique de marché citée précédemment, où l’œuvre la plus vendue est considérée comme la meilleure : le même culte de la quantité est à l’œuvre dans les deux cas.

32. Ananda Coomaraswamy dit que plaire à un client est déjà suffisant. Voir son article "Why exhibit works of art?".

Conclusion

Les travaux de Sorokin ne visent pas à démontrer que seule l’orientation métaphysique d’un peuple détermine sa culture, à l’exclusion de tout le reste, mais ils montrent que celle-ci a un impact bien réel et très profond sur tout le reste. Une société sincèrement religieuse dépensera beaucoup plus d’efforts en théologie qu’en science, fera passera le paradis éternel avant les plaisirs terrestres, aura un modèle social plus organiciste qu’individualiste et un art plus symbolique que photoréaliste, là où une société matérialiste fera l’inverse. C’est là une conséquence logique de la structure même de ces idées.

Le plus important est certainement l’impact du matérialisme sur l’éthique et le système de valeurs, à savoir qu’il glorifie la consommation de biens matériels, et semble donc difficilement compatible avec la décroissance rendue nécessaire par la crise écologique. On peut également douter que sa conception des relations sociales soit compatible avec la régulation des naissances. Non pas que personne n’accepterait de réduire sa consommation ou sa natalité pour le bien commun, mais seuls les altruistes le feraient de bon cœur. Dans un système spirituel, en revanche, un égoïsme éclairé suffirait car il est dans l’intérêt bien compris de chacun de faire des sacrifices aujourd'hui pour gagner son paradis éternel. Cela semble donc bien plus prometteur sur le long terme.

Ainsi, à la lumière des données collectées par Sorokin et des analyses qu’il en tire, on peut dire que la décroissance sera spirituelle ou ne sera pas. De plus, elles nous offrent un portrait général des conséquences qu’un changement d’orientation métaphysique aurait dans les grands domaines clés de l’existence sociale.