Vérisme

La démocratie, suicide collectif

Brochure publiée le 29/04/2026.

Table des matières

Avant-propos

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Les brochures véristes sont une série de documents visant à aider ceux qui veulent se joindre à notre combat par le partage d’informations. Nous encourageons ceux qui ne nous connaissent pas à se renseigner avant de les lire.

Pour résumer, nous considérons que l’écologie profonde est la problématique la plus urgente de notre temps et que sa cause est la vision du monde matérialiste qui est dominante à notre époque. Pour faire face à cette crise, nous appelons à la formation d’une élite qui fondera un réseau de villages susceptible de résister à l’effondrement à venir et de faire surgir une nouvelle civilisation de ses cendres. Celle-ci aura nécessairement pour socle une spiritualité authentique.

Ces brochures ont donc deux objectifs. Le premier est de résumer notre position sur un ensemble de sujets afin que nos membres et sympathisants puissent se faire une idée claire de notre projet de société. Sans projet commun, l’action commune n’est pas possible ; il faut donc se coordonner et s’organiser. Le second est de leur donner des outils pour contribuer efficacement à la réalisation de notre grand projet.

Bien que le public cible soit nos membres et sympathisants, le contenu de ces brochures n’est pas secret. Elles peuvent être lues par n’importe qui souhaitant se renseigner sur notre mouvement.

La reproduction et la copie de ces brochures est autorisée aux conditions suivantes : que le texte ne soit pas modifié, qu’il soit explicitement attribué au mouvement vériste, et que la distribution n’engendre aucun profit.

Introduction

La démocratie, au même titre que la croissance et la science, est l’une des principales marottes de la modernité. Pour beaucoup de nos contemporains, c’est une sorte d’évidence, quelque chose qui va de soi. C’est une idée qui n’est virtuellement jamais remise en question. Pourtant, si on regarde l’histoire humaine, "l’évidence" se dissipe rapidement. Sur les quelques millénaires connus des historiens, il n’y a eu que très peu de périodes démocratiques, qui, de plus, étaient instables et de courte durée.1 Le mode d’organisation par défaut de notre espèce semble être une forme de monarchie de droit divin.

Les modernes expliquent ce changement de la même manière qu’ils expliquent tous les autres : en se posant comme supérieurs à leurs ancêtres, qui n’auraient pas eu leur sensibilité, leurs connaissances, leur vivacité d’esprit, etc. Jules César disait qu’il est facile de convaincre quelqu’un de ce qu’il désire être la vérité, et il est certain que revendiquer une certaine supériorité flatte l’égo. Cependant, une telle attitude ne permet pas d’éclairer sérieusement cette énigme historique : pourquoi la démocratie n’a-t-elle triomphé qu’à l’époque moderne ?

La question se pose parce que la modernisation est en train de provoquer une violente crise écologique à un niveau mondial, ce qui n’a aucun précédent historique. Dans ces conditions, il est essentiel de jeter un regard critique sur la société qui l’a produite.

Avant toutes choses, il nous faut préciser ce que nous entendons par "démocratie", car c’est l’un de ces mots sur lesquels tout le monde est d’accord pour dire qu’ils désignent quelque chose de positif, mais où il est bien plus difficile de s’accorder sur le contenu en question. Par "démocratie", nous ne voulons pas dire "état de droit" ; un pays peut très bien être monarchique sans être le règne de l’arbitraire, alors que rien n’empêche une démocratie de l’être. Il en va de même pour la liberté de conscience et d’expression : une monarchie peut les garantir alors qu’une démocratie peut les restreindre fortement. Il faut garder à l’esprit que les "Lumières" pensaient que le meilleur régime pour préserver les libertés serait le despotisme éclairé, et non la démocratie.2

La seule définition qui corresponde réellement à l’étymologie du mot, et sur laquelle tout le monde est d’accord, est « le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Comme c’est un peu vague, précisons que nous pensons surtout au vote, puisque c’est le modèle de démocratie le plus connu de nos contemporains, celui qui a triomphé au cours des siècles précédents et qui domine aujourd’hui le monde.3


1. Les exemples les plus connus, à savoir la démocratie athénienne et la république romaine, n’ont duré que quelques siècles secoués de crises. Cela fait pâle figure en comparaison des millénaires d’existence de civilisations comme la Chine, l’Inde ou l’Égypte.

2. Les luttes de pouvoir avaient vu s’opposer la noblesse des campagnes contre la bourgeoisie des villes, alliée à la monarchie. Le premier réflexe de la bourgeoisie, dont les "Lumières" étaient des représentants, fut de continuer sur la voie de cette alliance. Le renversement de la monarchie comme vestige d’un système "dépassé" qui gênait le progrès ne s’est imposé que plus tard.

3. À ceux qui défendent des formes de démocratie plus spéculatives, nous disons malgré tout que la majorité de nos critiques visent la démocratie en général, et devraient donc les concerner même si nous ne parlons pas d’eux directement. Cela dit, demandez-vous pourquoi vous cherchez une solution politique dans d’autres formes de démocratie. N’est-ce pas parce que vous avez absorbé l’endoctrinement du système selon lequel la démocratie est la meilleure forme de gouvernement ?

Chapitre 1 : La démocratie industrielle

Parmi les arguments qui reviennent le plus souvent en faveur de la démocratie, celui qui revient le plus souvent est certainement qu’elles sont plus développées économiquement que les "dictatures du Tiers-Monde".4 Il y a effectivement une certaine réalité derrière cette observation. La modernisation est un triple phénomène : développement de l’économie, de la démocratie et des sciences naturelles.

Les démocraties ont affronté plusieurs fois des régimes autoritaires industrialisés, et ont triomphé à chaque fois.5 Les exemples les plus frappants sont certainement les deux guerres mondiales et la guerre froide. Pour ce qui est de la Seconde Guerre mondiale, le résultat est encore plus impressionnant : les États-Unis ont non seulement mené l’offensive décisive sur le front de l’Ouest, ils ont également rendue possible la résistance soviétique à l’Est en envoyant des quantités titanesques de matériel à Staline avec le programme prêt-bail. Les démocraties ont gagné ces guerres par leur capacité à produire plus de matériels, plus d’avions, de munitions, etc. Dans le cas de la guerre froide, cette capacité productive a suffi à épuiser leur adversaire, l’URSS, qui ne parvenait plus à supporter le rythme de la course à l’armement.

Bien sûr, ce n’est pas forcément parce que c’étaient des démocraties qu’elles étaient plus productives, mais cela justifie la perception publique. Cette perception a fluctué avec le temps. Par exemple, dans les années 30, les démocraties étaient secouées par une grave récession économique alors que les régimes fascistes semblaient bien plus vigoureux. Pour cette raison, beaucoup à l’époque se sont dit que l’industrialisation pouvait être décorrélée de la démocratie et que le lien entre les deux n’était qu’un accident de l’histoire. En général, ceux qui se disaient cela préféraient arrêter la démocratie pour continuer sur la voie du développement économique plutôt que l’inverse. Pour eux, la démocratie n’était qu’un moyen de parvenir au développement économique et non une fin en soi. En revanche, aujourd’hui, les démocraties sont particulièrement puissantes, donc l’équation n’est pas vraiment remise en question. Même si des pays comme la Chine sont puissants tout en étant assez peu démocratiques, leur montée en puissance s’est justement accompagnée d’une démocratisation relative, ce qui renforce l’idée que les deux sont corrélés.6

L’objection la plus courante à ces observations est que les démocraties n’auraient pas gagné les grands conflits historiques en vertu d’une meilleure synergie politico-économique, mais de leur plus grande population et de leurs plus vastes ressources. En réalité, cette objection n’en est pas vraiment une, car ce n’est certainement pas un hasard qu’elles se soient développé dans ce sens, contrairement aux pays plus autoritaires.

Concrètement, la situation est que les Britanniques ont colonisé l’Amérique, qui est devenue une superpuissance économique — et donc militaire. Il y a une puissante synergie entre colonisation et industrialisation. La colonisation donne accès à des ressources naturelles utiles à l’industrialisation, qui, à son tour, offre les moyens matériels de soumettre plus de colonies. Les Britanniques ont donc colonisé en même temps qu’ils ont industrialisé.

Pour autant, les pays moins démocratiques ont été beaucoup moins vigoureux dans ce processus. Les Allemands, en dépit d’un accès à la mer, n’ont virtuellement pas développé d’empire colonial. Il y a eu un empire colonial allemand, mais il était beaucoup moins peuplé que celui de la France, qui était lui-même beaucoup moins peuplé que ceux des Britanniques, des Espagnols et des Portugais ; les efforts dans ce domaine semblent avoir été très limités. Les pays ibériques, quant à eux, avaient conquis de vastes territoires et les ont grandement peuplé, comme les Britanniques, mais ils n’ont pas déployé les mêmes efforts pour les intégrer à un système économique d’ensemble. Les colonies latines ne pouvaient pas être mobilisées efficacement sur un théâtre d’opérations européen : elles n’étaient pas assez "développées" pour mobiliser de grandes armées, les former, les équiper, les envoyer en Europe, et les approvisionner en munitions une fois là-bas. Pour ce qui est de la France, qui avait alors un système politique absolutiste, elle a perdu contre les Britanniques pour le contrôle de l’Inde et de l’Amérique du Nord dans la Guerre de Sept Ans, qui était, à de nombreux égards, la première guerre vraiment "mondiale".7

S’il y a une synergie entre la démocratie et l’industrialisation d’une part, comme beaucoup le supposent, et une autre entre industrialisation et colonisation, comme c’est aujourd’hui très accepté, alors la conclusion logique est qu’il y a une synergie entre démocratie et colonisation. Or, cela semble se confirmer historiquement.

Notons également que l’adoption de mesures de "modernisation" politique est souvent plus motivé par des raisons économiques que par un quelconque amour de la liberté.8 L’exemple typique à cet égard est le Japon. Pour éviter d’être colonisé, le Japon chercha à s’industrialiser afin d’affronter l’Occident à armes égales : c’est la restauration Meji. Cette industrialisation s’accompagna d’une nouvelle constitution qui incorporait des éléments démocratiques, non pas par amour de la liberté en tant que telle, mais car ils étaient perçus comme la condition sine qua none du développement économique.

La popularité internationale de la démocratie s’explique donc par sa capacité à gagner militairement contre ses concurrents, notamment ses colonies — qui sont d’ailleurs devenues des démocraties en obtenant leur indépendance —, et la conversion volontaire à ce système dans le but d’obtenir la vigueur économique qui lui était associée. L’aspiration humaine à la liberté, qui est présentée aujourd’hui comme le facteur principal, semble n’avoir joué qu’un rôle relativement secondaire. Cela ne veut pas dire que les hommes n’aspirent pas à la liberté, mais simplement que cette aspiration, dans la mesure où elle existe, ne se traduit pas en un désir de démocratie avec le systématisme que l’on pourrait croire. La démocratie semble plutôt être désirée pour ses bienfaits économiques, réels ou supposés.

Précisons que, lorsque nous disons qu’il y a une synergie, nous voulons dire que la relation va dans les deux sens. La démocratie favorise l’industrialisation, et l’industrialisation favorise la démocratie. Même sans s’avancer sur les raisons structurelles de cette corrélation, il n’empêche qu’elle se confirme historiquement, ce qui est pour nous une raison amplement suffisante de se méfier de la démocratie. Elle semble encourager un court-termisme aveugle qui pousse au développement rapide des forces productives aux dépens du risque élevé de catastrophes et de la destruction de l’avenir. Elle est l’équivalent politique et collectif d’un homme qui s’endetterait pour faire la fête et ne laisserait à ses enfants que des dettes à rembourser.


4. Donald Trump a choqué le public américain en qualifiant les pays du Tiers-Monde de "shitholes" (trous à merde), mais c’est pourtant là l’opinion que s’en font honnêtement la majorité des Occidentaux. Il a juste dit tout haut ce que ses concitoyens pensent tout bas.

5. Nous reprenons cette ligne d’analyse de l’article de Theodore Kaczynski, "Why Democracy is the Dominant Political Form of the Modern World".

6. Il y a bien quelques rares exceptions, comme les néo-réactionnaires, mais leur conclusion est la même que celle des fascistes : garder l’économie, abolir la démocratie.

7. Il faudrait corriger les appellations des guerres : la guerre de sept ans devrait être considérée comme la première guerre mondiale, les guerres napoléoniennes comme la seconde, la guerre de 1914–1918 comme la troisième, celle de 1939–1945 comme la quatrième, et la guerre froide comme la cinquième.

8. Theodore Kaczynski a aussi écrit un article à ce sujet : "Nations That Made a Conscious Decision to Adopt Democratic Government Usually Did So Because They Believed That Democracy Would Help Them to Achieve Economic and Technological Success".

Chapitre 2 : Court-termisme systémique

Demandons-nous à présent pourquoi la démocratie s’est avérée aussi court-termiste. Le principal élément de réponse semble se situer au niveau des incitations, c’est-à-dire la façon dont le système aligne les intérêts de ses différents membres avec divers facteurs.9

En théorie, dans une démocratie, les dirigeants sont censés être purement au service du peuple car élus par lui. En vérité, la courte durée des mandats les biaise en faveur du court terme.10 Si un politicien veut être réélu cinq ans plus tard, il doit présenter un "bilan" positif, c’est-à-dire qu’il doit prendre des mesures qui auront un effet visible sur cette durée. Il ne doit pas faire des sacrifices à court terme pour avoir des avantages sur le long terme, sinon il perdra les élections contre un adversaire qui maîtrise mieux la structure du système. Si l’on donne le choix à des politiciens entre un cookie tout de suite et deux cookies plus tard, ils sont structurellement incités à prendre le cookie tout de suite. Le bilan total aurait été meilleur s’ils avaient pris les deux cookies, mais les effets n’auraient été visibles que trop tard, après le jour des élections.

Les politiciens ne sont ni récompensés pour les bienfaits à long terme de leurs politiques, ni punis pour les problèmes qui ne deviennent visibles que tardivement. Un politicien qui repousserait les conséquences négatives de ses politiques à plus tard et qui engrangerait les bénéfices immédiatement aurait une carrière longue et pleine de réussites. En revanche, un politicien qui ferait des sacrifices nécessaires pour le bien à long terme de sa communauté serait rapidement chassé par des rivaux plus opportunistes.

Si un homme hérite d’une grande fortune et qu’il la dilapide, il donnera l’impression d’une grande richesse, d’une grande opulence, alors même qu’il s’appauvrirait chaque jour. En revanche, s’il investit son héritage, il vivra plus sobrement mais s’enrichira. Les politiciens sont dans la première catégorie : ils dilapident la fortune des peuples, puis s’endettent, pour assurer leur réélection. C’est en partie vrai à un niveau économique, mais ça l’est aussi et surtout à un niveau écologique et systémique. Ils ont dilapidé le capital naturel de l’humanité et détruit nos structures sociales traditionnelles pour se faire un profit rapide.

La situation est différente dans les monarchies. Puisque le Roi transmettra le pays à ses descendants, son intérêt est d’agir en économe prudent afin de garantir un meilleur succès à terme. Il évitera également les aventures incertaines dont les risques sont peu clairs, comme la colonisation ou l’adoption rapide de certaines technologies. Par exemple, le Roi préférera conserver une bonne structure médicale en cas d’épidémie, là où un politicien sera tenté de réduire les fonds attribués pour faire des économies et arroser son électorat, en espérant qu’il n’y aura pas d’épidémie sous son mandat. Il y a environ une épidémie majeure par siècle, ce qui est inévitable pour l’horizon temporel d’un monarque, mais lointain et improbable pour celui d’un politicien avec un mandat de cinq ans.

On nous objectera qu’il y a de mauvais rois, et des politiciens long-termistes. En effet, on ne peut pas déterminer avec certitude l’horizon temporel des dirigeants. On ne peut qu’analyser les incitations systémiques et déterminer quelles attitudes elles favorisent. Il faut garder à l’esprit que la première loi de l’économie est que les hommes sont réceptifs aux incitations. Par exemple, taxer les cigarettes est un moyen efficace de baisser leur consommation par un mécanisme d’incitation. Les effets ne sont pas uniformes sur tout le monde, mais ils existent quand même clairement sur les tendances d’ensemble, par la loi des grands nombres.

Il est vrai que beaucoup de politiciens sont des opportunistes corrompus à titre personnel, mais même s’ils ne l’étaient pas, le système produirait malgré tout des résultats similaires. Les dés sont pipés de manière à produire une course à l’argent facile, et ce serait le cas même s’il n’était composé que d’agents vertueux, de par la nécessité constamment renouvelée de gagner les élections. Le système éjectera les agents vertueux et fera la fortune des opportunistes. Ce n’est pas un hasard s’il y a autant de politiciens corrompus : la façon dont le système est conçu les attire et a tendance à corrompre les quelques idéalistes qui l’auraient rejoints, un fait bien connu des organisations de gauche en tout genre.11


9. Nous avons assez largement repris cette ligne d’analyse du livre Democracy: The God that Failed de Hans-Hermann Hoppe. Son argumentaire est beaucoup plus complet que le nôtre, mais il prend aussi beaucoup plus de place.

10. La différence entre l’intérêt du peuple et celui de ses représentants est un cas de ce que l’on appelle le "problème principal-agent", au même titre que les différences entre l’intérêt d’un citoyen et celui de son banquier, par exemple.

11. La section "J.2.6 What are the effects of radicals using electioneering?" de l’Anarchist FAQ est assez représentative à cet égard.

Chapitre 3 : Du pain et des jeux

On peut légitimement se demander pourquoi le peuple ne parvient à voter que pour "du pain et des jeux", encore et encore, quel qu’en soit le prix. N’est-il pas composé d’hommes et de femmes rationnels, parfaitement capables de comprendre que sacrifier le futur à l’autel des plaisirs du présent est nocif ? Pourquoi ne votent-ils jamais pour des programmes sobres et avec un horizon temporel plus raisonnable ?

Tout d’abord, il faut voir que le public n’est pas uniformément composé d’individus éduqués et rationnels. En France, l’illettrisme et l’innumérisme touchent environ 10 % de la population, ce qui est énorme.12 De manière générale, les classes populaires, peu habituées à la lecture, doivent déchiffrer péniblement les textes, ce qui limite grandement l’accès à la connaissance dans une culture de l’écrit comme la nôtre. Ce sont ces mêmes classes populaires qui sont responsables de la majeure partie des comportements généralement considérés comme irrationnels et autodestructions, comme les jeux d’argent ou la consommation de drogues. C’est toute une tranche de la population qui est particulièrement mal placée pour faire des choix judicieux en politique. Le pain et les jeux ont l’avantage d’être le "plus petit dénominateur commun" : il s’agit d’objectifs qui peuvent être intuitivement compris par tout le monde.13

Cependant, le problème est plus profond que cela. Même si toute la population était bien éduquée, d’importants problèmes systémiques persisteraient et elle resterait incompétente. Le plus important est que la politique demande des connaissances spécialisées, notamment en droit, en économie, en géographie, etc. Un homme peut-il avoir une opinion réellement pertinente sur la politique étrangère de la France au Moyen-Orient s’il n’est pas bien sûr de la différence entre l’Iran et l’Irak, ou entre le sunnisme et le chiisme ?14 Peut-on attendre de lui qu’il ait un avis construit sur la direction de l’économie s’il ne sait pas calculer un taux d’inflation, ce qui constitue pourtant un problème beaucoup plus simple ? Combien de nos concitoyens connaissent non seulement les modalités du droit international, mais aussi les traités qui lient notre pays, ainsi que leur contenu ?

Nous ne votons pas pour les questions de dentisterie ou d’ingénierie nucléaire et nous savons bien pourquoi : ce n’est pas dans notre formation pour la plupart d’entre nous. Pourtant, sur les questions autrement plus importantes de la conduite de l’État, nous votons, alors que la majorité d’entre nous n’y connaît pas grand-chose. C’est une aberration. Nous n’accepterions jamais de prendre l’avion si le pilote n’avait aucune compétences en aviation ; pourquoi donc accepterions-nous d’être gouvernés par une entité — le peuple — qui n’a aucune compétence dans l’art du gouvernement ?15

On nous objectera qu’il "suffit" d’éduquer le peuple à ces questions. Cela ne semble ni possible, ni souhaitable. Il faut dépenser un temps considérable pour réellement maîtriser un seul des sujets clés de la politique. Une formation continue en parallèle du travail absorberait facilement tout le temps libre des citoyens. Ce serait pour eux une corvée, ce qui fait qu’ils ne seraient pas très assidus dans leurs études.16 Les êtres humains attendent de la société qu’elle les laisse en paix en dehors des heures de travail et qu’ils puissent être les maîtres de leurs actions, ce qui est tout de même légitime. De plus, on peut se demander s’il faudrait que chacun ait obtenu son "diplôme" dans un domaine pour pouvoir voter dessus, ce qui repousserait la majorité civique effective à 40 ou 50 ans, provoquant par là même d’autres problèmes.

Le peuple est structurellement incompétent car il est impossible que la majorité soit formée sur tous les sujets importants à la fois. L’électeur moyen n’a qu’une vague idée de la majorité des problématiques pour lesquelles il vote. Même s’il est compétent en économie, il ne le sera pas forcément en droit ou en géographie, et son vote global sera donc bien plus basé sur des sujets qu’il ignore plutôt que sur ceux qu’il maîtrise. Dans une telle situation, on régresse au plus petit dénominateur commun : la mesure à court terme de l’évolution du pain et des jeux. Ce sont des désirs relativement universels et faciles à mesurer, donc la majorité peut s’en saisir. De toute façon, elle ne peut pas savoir si ceux qui protestent en disant que les chose vont s’améliorer ou s’empirer sur le long terme sont vraies ou ne sont que des tentatives de manipulation. Les variations immédiates de son pouvoir d’achat sont le seul critère qu’elle puisse mesurer et comprendre directement.17


12. « 10,5% de la population adulte âgée de 18 à 64 ans scolarisée en France sont en forte difficulté avec les compétences de base, soit 3.700.000 personnes en métropole et outre-mer. » — "L’illettrisme en chiffres", ANCLI

13. On observe souvent le même phénomène dans les arts. Les œuvres les plus populaires sont souvent médiocres ou triviales car elles doivent s’adresser au plus petit dénominateur commun. Par exemple, les Minions sont médiocres, mais le type d’humour qu’ils représentent peut s’adresser aux enfants et aux gens des autres cultures sans aliéner personne, ce qui les a rendus très populaires pendant un moment.

14. Au sujet du Moyen-Orient, il peut être intéressant de noter que Oussama ben Laden a justifié la destruction des tours jumelles en disant que les États-Unis étaient une démocratie et que, par conséquent, le peuple américain dans son ensemble devait être considéré comme le chef de guerre qui avait ordonné les multiples guerres américaines au Moyen-Orient. (Voir Oussama ben Laden, Letter to America.) En entendant cela, beaucoup réagissent avec irritation : bien sûr que le peuple est trop incompétent pour être tenu irresponsable du résultat des élections. Si tel est effectivement le cas, alors il ne faut pas le laisser diriger. En revanche, s’il est assez compétent pour qu’on lui confie les rênes, alors il doit bel et bien être tenu pour responsable de ses crimes.

15. La question est rhétorique, mais elle a une réponse très concret : nous espérons nous aussi nous emparer de l’État par le vote afin de le mettre au service de nos intérêts et de nos valeurs. La démocratie est une forme de gouvernement particulièrement vicieuse parce que la possibilité théorique de prendre le pouvoir fait que l’on cherche bien plus souvent à le faire, plutôt qu’à diminuer la place qu’il prend dans nos vies, par exemple.

16. Notons que la situation est déjà peu ou prou la même avec l’éducation des enfants.

17. On peut également noter que la généralisation de l’actionnariat a eu peu ou prou le même effet dans le monde de l’entreprise. Les PDG qui ne font pas constamment monter les actions sont remplacés. Les entreprises sont structurellement court-termistes au même titre que les démocraties.

Chapitre 4 : La route de la tyrannie

Comme Platon l’avait fait remarquer, la démocratie est le régime le plus susceptible de dégénérer en tyrannie. Cela peut se comprendre à la lumière de ce que nous avons dit plus haut.

Le peuple s’habitue à voir les dirigeants comme lui étant soumis, au moins de jure. Il attend d’eux qu’ils agissent comme d’humbles serviteurs, augmentant régulièrement son pouvoir d’achat sans restreindre sa liberté. Lorsqu’ils ne le font pas, il se retourne contre eux et les traite de corrompus, d’oligarques, de pourris. Pour autant, il n’est pas toujours facile de s’en débarrasser ; on peut toujours remplacer un politicien par un autre, mais une succession de "mauvais" dirigeants érode la confiance du public envers les institutions.

Or, toute la société, même la plus démocratique, est divisée par des différences de richesse. Par exemple, les chirurgiens possèdent un savoir-faire rare, qui est long et difficile à obtenir, et pour lequel les hommes sont prêts à dépenser de grandes sommes. En revanche, tout le monde peut balayer les rues, ce qui en fait une tâche rapportant peu d’argent et de prestige. Les sociétés sont toutes traversées par ce genre de différences, sans exception. Même chez les chasseurs-cueilleurs, comme les Bushmen, la parole d’un homme adulte vaut plus que celle d’une petite fille.

Lorsque le peuple n’a pas ce qu’il veut, il en vient à soupçonner les dirigeants de servir les intérêts de cette "élite" plutôt que les siens. Seulement, renverser "l’élite" n’est pas facile car elle contrôle toutes les institutions. Les hauts fonctionnaires en font partie, tout comme les universités, les grandes entreprises, les médias, etc. Il y a tout un appareil en place et, lorsque la population se retourne contre celui-ci, elle ne peut pas l’affronter à armes égales. Si elle crée ses propres instituions ou essaye de s’emparer de celles qui existent, il y a un risque de se faire noyauter par la classe sociale ennemie, ou bien que la situation s’envenime et tourne à l’affrontement social, ou même ne pas avoir autant de temps à y dédier que des professionnels.

Dans un tel climat, la masse peut se rallier derrière un homme fort qui affirme être de son côté, contre les "élites". C’est un phénomène qui se produit avec suffisamment de régularité pour avoir son nom : le populisme. Les choses se corsent lorsque la masse arrive à mettre son homme fort au pouvoir, que ce soit par le vote ou la révolution. Le résultat est un gouvernement se plaçant en opposition avec toutes les autres institutions du pays, dans un rapport d’hostilité mutuelle.

La domination des "élites" est plus simple que celle des populistes car elle se repose sur une hégémonie culturelle. Les gens compétents partagent souvent les valeurs de la classe dominante, de l’intelligentsia. Par exemple, dans une société donnée, la plupart des artistes ont appris les théories esthétiques et la façon de faire de l’intelligentsia, soit explicitement, au cours d’une formation, soit implicitement, par osmose, en regardant ce qui se fait autour d’eux. Si les "élites" veulent recruter des artistes, elles n’ont qu’à les cueillir à l’arbre : donner des prix à de jeunes étoiles montantes, les exposer dans leurs galeries, parler d’eux dans leurs journaux, etc. En revanche, lorsque les populistes veulent prendre le contrôle du milieu de l’art, ils ne peuvent le faire qu’en opposition avec cet écosystème, souvent en le censurant de force et en lui imposant un style officiel basé sur les stéréotypes populaires de ce qu’est le "vrai art", celui qui parle au peuple, par opposition à l’art élitiste et snob de l’intelligentsia. Il est probable que les artistes le détestent, et il est effectivement fait pour être détesté par eux. Ainsi, les meilleurs profils créatifs utiliseront leur énergie pour dénoncer le régime dans des œuvres originales et percutantes alors que lui ne pourra que se reposer sur des opportunistes prêts à produire des travaux bêtement techniques contre une somme suffisante.

Autrement dit, le pouvoir de l’intelligentsia est distribué parmi toute une classe et peut donc se manifester de manière subtile, presque automatique, en imposant sa mentalité en passant par le contrôle de la vascularisation du système social. Le régime populiste, quant à lui, ne peut se reposer que sur son contrôle de la force ; il devra donc forcément gouverner de manière plus autoritaire.

Il en va de même pour tout. Le gouvernement devra aussi s’en prendre aux médias, au système judiciaire, aux universités, aux ONG, etc. En somme, il sera pris dans un cercle vicieux où il démolira toutes les institutions les unes après les autres, sans être capable de les remplacer.18 Ajoutons à cela que l’administration elle-même attirera un grand nombre de tordus et d’opportunistes, voyant dans le désordre l’opportunité d’une carrière fulgurante.

La tendance des démocraties à tomber dans le populisme en cas de crises est assez inquiétante pour l’avenir. Comme la crise écologique est inévitable, nous risquons de nous retrouver dans une situation où soit l’oligarchie durcit son règne par un tournant autoritaire,19 comme elle l’a fait historiquement en installant Pinochet à la tête du Chili, soit la masse se tournera vers le populisme et mettra au pouvoir un tyran. Dans tous les cas, il sera difficile de maintenir en place la démocratie, ou même simplement un état de droit basique et les libertés civiques les plus élémentaires. Les jours de la démocratie et du "progrès social" semblent comptés. On ne pourra même pas se réjouir du fait que les régimes autoritaires, étant moins efficaces, pollueront moins, car il n’y aura de toute façon plus rien à polluer, puisque leur montée aura justement pour cause des ravages indélébiles sur l’environnement.


18. Bien que le second mandat de Donald Trump soit l’exemple le plus susceptible de venir à l’esprit de nos contemporains, le plus illustratif est sans doute le massacre des sciences par Staline. L’historien Cédric Grimoult, après avoir exposé les grandes lignes de l’affaire Lyssenko, qui toucha surtout les sciences agronomiques, dit ceci : « Dans les pays communistes, cependant, la victoire institutionnelle de Lyssenko sur la génétique accompagne l’ascension d’autres opportunistes attaquant les scientifiques sérieux au nom de l’idéologie officielle. Une vague obscurantiste sans précédent frappe ainsi le monde communiste. Anton Makarenko réforme l’éducation par la mise en collectivité d’enfants orphelins ou abandonnés, qui sont conditionnés sur un modèle militaire et anti-intellectuel. La géologie est transformée à partir de longues considérations d’Engels au sujet du rôle de la dialectique dans l’histoire de la Terre et de ses reliefs . L’ethnologie voit ses supports institutionnels dissous. Des attaques iniques frappent même les physiciens indéterministes, parce que le marxisme reste incompatible avec le hasard. Il fallut l’intervention du physicien Piotr Kapitza auprès de Staline, pour lui prouver que l’arrêt des recherches dans ce domaine obligerait le pays à renoncer définitivement à la bombe atomique. » (Témoignage de Denis Buican, Parlement[s], 2012/2 n°18.

19. Tout régime a tendance à devenir autoritaire en cas de crise. Rappelons qu’à l’origine, le mot "dictature" était employé sous la république romaine pour désigner la mise en place de la loi martiale lorsque le régime était menacé.

Conclusion

La démocratie rend impossible les réformes qui seraient nécessaires pour amortir la décroissance. La seule solution qu’elle tolère est une accélération toujours renouvelée, allant de plus en plus vite, jusqu’à la catastrophe finale. Face aux difficultés qu’elle finit inévitablement par rencontrer, elle préfère établir des tyrannies populistes dangereuses plutôt que de choisir la sobriété. Tout cela a des causes structurelles qui viennent de l’idée même de démocratie, et non des personnes qui la composent.

La démocratie est une forme de suicide collectif. Ce n’est pas un hasard si c’est ce système, et non un autre, qui a mené historiquement à la catastrophe écologique, et qui continue aujourd’hui de nous y mener jour après jour. Pourtant, face à ce constat simple, beaucoup n’arrivent pas à en tirer la seule conclusion qui s’impose, à savoir que c’est le pire système de tous les temps.20 La planète est maintenant très largement surpeuplée, et les morts que provoqueront les famines à venir seront à elles seules suffisantes pour ridiculiser toutes les atrocités des régimes autoritaires mises bout à bout. Pourtant, la force de l’endoctrinement moderne est telle que personne ne remet sérieusement en question le bien-fondé de ce système mortifère, de ce culte de la mort. La démocratie ne constitue en rien un "progrès" social ou moral. Au contraire, il y a eu un déclin considérable dans ces domaines au cours des derniers siècles.

La démocratie est un système basé sur les appétits humains, qui encourage l’égoïsme. Il n’est considéré comme "le meilleur" par ses citoyens-prisonniers que par narcissisme, que parce que « l’on bâtit des égos de la taille des cathédrales ».21 Comment notre système pourrait-il être autre chose que le meilleur, puisque nous sommes les meilleurs des hommes ?

Le gouvernement doit revenir à une élite.22 Tout comme seuls quelques hommes sur des milliers ont le talent pour devenir ingénieurs ou acrobates, la capacité de diriger sagement la société a toujours été le privilège d’une minorité de "rois-philosophes".23 Ils ne se distinguent pas tant par leur capacité à manier certaines connaissances que par leur caractère, leur capacité à faire "ce qui doit être fait" même si ce n’est pas dans leur intérêt, même si c’est difficile. L’erreur fondamentale de la démocratie est de faire en sorte que de tels profils ne puissent jamais garder le pouvoir longtemps. Dans une monarchie héréditaire, on pourrait toujours espérer que se réalise la possibilité, comparable à gagner la loterie, qu’un homme exceptionnel arrive au pouvoir, mais les structures démocratiques rendent cela impossible. En répandant la démocratie aussi loin que possible, l’Occident ne fait pas progresser l’humanité mais crée les conditions qui rendront la crise à venir inévitable.


20. Cette affirmation doit être considérée comme une réponse à Winston Churchill, dont l’une des citations les plus connues est que « la démocratie est le pire système de gouvernement, à l'exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés dans l'histoire ». C’est peut-être vrai sur le court terme, mais sur un horizon temporel plus long, c’est l’exact inverse.

21. Cette citation est reprise du film L’Associé du Diable.

22. « Prenez dans vos tribus des hommes sages, intelligents et reconnus, et je les mettrai à votre tête. » — Deutéronome 1:13

23. L’expression de "rois-philosophes" vient de Platon, qui encourageait ce mode de gouvernement par opposition à la démocratie.