Vérisme

Écologie et décroissance

Brochure publiée le 29/04/2026.

Table des matières

Avant-propos

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Les brochures véristes sont une série de documents visant à aider ceux qui veulent se joindre à notre combat par le partage d’informations. Nous encourageons ceux qui ne nous connaissent pas à se renseigner avant de les lire.

Pour résumer, nous considérons que l’écologie profonde est la problématique la plus urgente de notre temps et que sa cause est la vision du monde matérialiste qui est dominante à notre époque. Pour faire face à cette crise, nous appelons à la formation d’une élite qui fondera un réseau de villages susceptible de résister à l’effondrement à venir et de faire surgir une nouvelle civilisation de ses cendres. Celle-ci aura nécessairement pour socle une spiritualité authentique.

Ces brochures ont donc deux objectifs. Le premier est de résumer notre position sur un ensemble de sujets afin que nos membres et sympathisants puissent se faire une idée claire de notre projet de société. Sans projet commun, l’action commune n’est pas possible ; il faut donc se coordonner et s’organiser. Le second est de leur donner des outils pour contribuer efficacement à la réalisation de notre grand projet.

Bien que le public cible soit nos membres et sympathisants, le contenu de ces brochures n’est pas secret. Elles peuvent être lues par n’importe qui souhaitant se renseigner sur notre mouvement.

La reproduction et la copie de ces brochures est autorisée aux conditions suivantes : que le texte ne soit pas modifié, qu’il soit explicitement attribué au mouvement vériste, et que la distribution n’engendre aucun profit.

Introduction

« Quand ils auront abattu le dernier arbre, pollué le dernier ruisseau, pêché le dernier poisson, alors ils s’apercevront que l’argent ne se mange pas. » — Citation généralement attribuée à Sitting Bull, résistant sioux

« Je détruirai ceux qui détruisent la Terre. » — Apocalypse 11:18


Rétrospectivement, il a toujours été possible de se douter que la modernité finirait mal. Son principe clé, le progrès, est gênant en ce qu’il est appliqué de manière anarchique et incontrôlé, à tous les niveaux. Le progrès scientifique et technique a bien failli détruire le monde au siècle dernier par la prolifération d’armes de destruction massive. Le "progrès" politique sert souvent d’excuse à la destruction systématique des structures sociales traditionnelles, jouant lui aussi un rôle très corrosif dans la poursuite d’une "égalité" chimérique. Aujourd’hui, on peut se rendre compte que le progrès économique, la croissance, est la pire de ses formes. C’est sans doute par là que le monde moderne périra1, donnant raison à la formule évangélique selon laquelle « qui vit par l’épée périra par l’épée »2, ou plutôt, « qui vit par la croissance périra par la croissance ». L’idée d’une croissance infinie dans un monde fini est absurde et utopique en elle-même, et semble à présent diriger le monde vers une catastrophe, un effondrement, ou au moins vers un déclin très marqué.

L’incompatibilité fondamentale entre les exigences de l’écologie et la production industrielle saute aux yeux de nombre de nos contemporains. Cependant, il y en a d’autres qui, pour éviter d’avoir à regarder en face la mort de notre civilisation, tombent dans diverses formes de déni. Celle qui a fait le plus parler d’elle consiste à nier purement et simplement que la dégradation de l’environnement soit provoquée par l’industrie, mais la plus courante consiste plutôt à affirmer que l’on peut concilier croissance et écologie pour faire une sorte de "développement durable". C’est de cette seconde illusion dont nous allons traiter ici.


1. Peut-être que cette situation est destinée à changer et que, mettons, la chute vertigineuse de la natalité mondiale ou le développement de l’IA auront raison de nous avant. Bien que peu probable, cela reste une possibilité, et il ne faut négliger aucune piste. Sur les risques de l’IA, voir notamment le livre d’Eliezer Yudkowsky, If Anyone Builds It, We All Die.

2. Matthieu 26:52. On peut noter que la formule en elle-même vient de l’Agamemnon d’Eschyle.

Chapitre 1 : Croissance et énergie

Depuis la révolution industrielle, les machines travaillent pour nous. Là où autrefois, il fallait engager des centaines de saisonniers pour réaliser la moisson et le battage des céréales, ceux-ci peuvent désormais être automatisés par une moissonneuse-batteuse, contrôlée par un seul opérateur. En fait, le rapport entre la capacité physique des machines à transformer les ressources et celle des hommes est de 200 à 13, donc ce sont avant tout les machines qui travaillent dans la société contemporaine. Le problème est qu’elles polluent et consomment des ressources fossiles.

C’est important car le rôle principal de l’économie est de répondre à certains besoins des hommes. Nous travaillons pour mettre du pain sur la table, pour avoir des vêtements, et certains luxes comme des smartphones. Autrement dit, le cœur de l’économie est dans la production et la distribution de biens physiques. La finance, l’art moderne, etc., ont un impact sur l’économie dans la façon dont elle est comptée aujourd’hui, mais peuvent être tenus pour négligeables en comparaison des flux réels. L’humanité ne se nourrit pas de produits financiers.4

Dans ces conditions, il est normal que l’économie réelle soit fortement corrélée au parc de machines en activité, et donc à la consommation d’énergie. Autrement dit, le principal facteur qui fait que les rayons des magasins sont remplis est que les machines fabriquent des biens de consommation et que les camions les distribuent, ce qui correspond à une consommation d’énergie. C’est effectivement ce que le constate, le PIB suivant de près la consommation d’énergie :5

Courbe de Jancovici

Comme on pouvait s’y attendre, on observe également une belle corrélation linéaire du PIB mondial avec les émissions de CO² :

PIB par CO²

Il faut prendre le PIB mondial car l’économie est aujourd’hui mondialisée. Prendre les statistiques d’un pays comme la France serait trompeur car l’Occident joue au jeu dangereux de gonfler artificiellement son PIB par la finance tout en faisant produire tous ses biens de consommation en Chine. L’idée que les pays développés polluent moins6 s’explique facilement par le fait qu’ils exportent leurs activités polluantes ailleurs. Pour ceux qui regardent les choses de manière superficielle, il semble que les pays développés ne polluent pas alors que le Tiers-Monde pollue beaucoup plus, ce qui renforce l’idée qu’il pourrait y avoir une "transition" : développer le Tiers-Monde réduirait ipso facto la pollution. En réalité, c’est justement parce que le fardeau de la pollution est porté par le reste du monde que l’Occident peut se permettre d’être "vert", et il faut donc considérer l’économie mondiale dans ce genre de réflexions.

Or, si l’on fait cela, on voit clairement que la taille de l’économie et la consommation d’énergie sont une seule et même chose. Plus on consomme d’énergie, plus l’économie est grosse, et vice versa. C’est normal car l’économie est fondamentalement un système physique se reposant sur du travail, et le travail consomme de l’énergie. Un corps humain est très limité dans la quantité d’énergie qu’il peut transformer en travail chaque jour, mais les machines nous permettent de le faire beaucoup plus efficacement. Elles nous offrent un formidable bras-de-levier économique.

Aujourd’hui, la situation est que les machines fournissent l’équivalent d’environ 600 esclaves à chaque français.7 Pour sortir de la crise écologique, il va falloir moins polluer, donc brûler moins de charbon et de pétrole, donc réduire la consommation d’énergie de manière drastique. Cela implique directement de contracter le PIB, de réduire notre "niveau de vie" à tous8, et pas seulement celui des plus riches, bien qu’ils seront certainement impactés eux aussi.9

La part de chacun peut globalement être calculée en prenant la quantité d’énergie produite et en la divisant par la population. Si l’on réduit la production d’énergie, cela amènera aussi à réduire la part moyenne des citoyens. C’est également vrai quand on regarde plus dans le détail. Par exemple, un bon tiers des émissions de gaz à effet de serre proviennent de l’agroalimentaire, notamment les émissions des vaches et celles de déforestation.10 C’est quelque chose qui peut se réduire à deux facteurs : combien il y a de personnes sur Terre, et quelle est la part de viande dans leur alimentation. Ce n’est pas quelque chose qui puisse être réglé par des solutions pansements comme les éoliennes.

Réduire la pollution et la consommation d’énergies fossiles implique de réduire la taille de notre économie, et donc de réduire notre consommation, notre "niveau de vie". Ce n’est pas forcément un problème ; on pourrait se passer de « faire des boulots qu’on déteste pour se payer des merdes qui nous servent à rien »11. Par contre, c’est une inévitabilité physique. On ne peut pas réduire notre consommation énergétique sans réduire du même coup la taille de notre économie. « CO² ou PIB, il faut choisir. »12


3. Autrement dit, les machines fournissent à l’être humain moyen l’équivalent de 200 esclaves qui travaillent pour lui. Comme indiqué plus bas, ce chiffe monte à 600 pour l’Europe. Voir l’article de Jean-Marc Jancovici, "Combien suis-je un esclavagiste ?". Nous le citerons beaucoup dans cette partie car nous considérons ses travaux comme particulièrement sérieux.

4. Pour cette raison, les tonnes chargées dans les camions sont une bien meilleure de l’économie "réelle" que le PIB, car ce dernier inclut des choses telles que la finance et l’art moderne.

5. La source de ce graphique est l’article "Vive la croissance verte !" de Jean-Marc Jancovici.

6. Le terme technique est "courbe environnementale de Kuznets".

7. Nous nous basons sur l’estimation de Jean-Marc Jancovici présentée dans son article "Combien suis-je un esclavagiste ?". « Un Français a l’équivalent de 400 à 500 esclaves à sa disposition 24 heures sur 24 ! (sans compter les importations, qui en rajoutent pas loin de 100). » On arrondit donc à 600.

8. L’expression "niveau de vie" est vicieuse parce qu’elle sous-entend que la qualité de vie se mesure avant tout par le consumérisme et le gaspillage, ce qui est loin d’être le cas. Sur ce thème, voir l’article "Why It's Bad to Have High GDP" de Luke Smith.

9. Nous aimerions pouvoir dire qu’ils seront plus affectés que les autres car il y aurait là une forme de justice poétique, mais rien ne le garantit.

10. De manière générale, on déforeste pour obtenir plus de surfaces agricoles, c’est pourquoi nous la comptons dans l’écologie agronomique. D’ailleurs, la méthode la plus directe qu’il y aurait de lutter contre la déforestation, donc de la destruction des environnements naturels et de la perte de biodiversité qui l’accompagne, serait de diminuer la part de viande dans l’alimentation ; il faut beaucoup de cultures pour nourrir les animaux que nous mangeons.

11. Cette phrase vient de Fight Club, où il est précisé que ce comportement est avant tout produit par la publicité. En fait, il y a un certain nombre de points sur lequel le "recul" sera effectivement gênant, mais c’est loin d’être tous. La publicité de masse, pour pousser les gens à consommer, ou encore l’obsolescence programmée, pour les y forcer, font intégralement partie du modèle actuel. Il est tout à fait possible de contracter substantiellement notre PIB sans impact majeur sur notre qualité de vie.

12. C’est là le nom d’une conférence de Jean-Marc Jancovici.

Chapitre 2 : Transition énergétique

Dans le débat public, on trouve de plus en plus de mentions du concept de "transition énergétique". L’idée est que nous aurions changé de source d’énergie principale plusieurs fois par le passé. On serait passés du bois au charbon, puis du charbon au pétrole, chaque combustible remplaçant le précédent.13 L’idée st qu’une nouvelle transition est possible, qui nous fera passer du pétrole aux énergies renouvelables, comme le vent et le soleil. Cette vision des choses peut être illustrée par des graphiques de ce genre :

Sources d'énergie

Si tel était le cas, alors la décroissance ne serait pas nécessaire. Il suffirait de transitionner vers des énergies durables, de remplacer les centrales à charbon par des éoliennes et des panneaux solaires. Le problème est que cette approche procède d’une vision erronée de l’histoire de l’énergie parce qu’elle se concentre sur les proportions plutôt que sur les quantités absolues. Si l’on se met à utiliser massivement du charbon, alors cela diminue forcément la proportion de bois utilisé, mais ça ne veut pas dire que l’on en utilise moins qu’avant, en termes de quantité pure.14

Si l’on regarde les chiffres brutes, on constate par exemple qu’entre 1830 et 1930, la consommation de bois au Royaume Uni a été multipliée par 6 en termes absolus, et par 3 rapporté au nombre d’habitants.15 De la même manière, le pic de consommation de charbon aux États-Unis n’est pas 1890, pas 1929, ni 1942, ni 1970, ni même 1990. L’année où les États-Unis ont consommé le plus de charbon de leur histoire était 2007.16 Une augmentation continue pendant plus de 200 ans ne constitue pas une transition, peu importe l’angle sous lequel on aborde la question.

En réalité, les sources d’énergie ont toujours été cumulatives. Historiquement, le charbon n’a nullement remplacé le bois : pour fabriquer les étais des mines, pour poser les rails, il a fallu — et il faut toujours — abattre une quantité considérable d’arbres pour fournir un volume de bois constant, sans cesse renouvelé à cause de l’usure. Près de 20 millions de m³ étaient employés à ces fins aux États-Unis chaque année à la fin du XIXe siècle, soit environ 10 % de leur production de bois,17 avant que les autorités ne décident de remplacer le train par la voiture, pourtant bien plus polluante. Le pétrole n’a pas non plus remplacé le charbon : pour construire des voitures ou des moteurs, la métallurgie à haute température est nécessaire, ce qui n’est faisable qu’avec du charbon.18 Ces deux sources d’énergie sont en fait rapidement devenues imbriquées l’une dans l’autre, l’extraction du charbon étant devenue beaucoup plus efficace — et donc rentable — grâce aux machines utilisant du pétrole. C’est d’ailleurs logique : pourquoi substituer les énergies quand on peut les utiliser de manière complémentaire, au regard de leurs propriétés énergétiques ? Ceci explique assez aisément que virtuellement aucune matière première n’ait vu son utilisation diminuer au cours des 150 dernières années.

Si nous prenons la situation en termes de chiffres brutes, l’aspect cumulatif de la consommation devient clair. La quantité brute de chaque source d’énergie augmente avec le temps :

Consommation mondiale d'énergie

La situation est similaire pour les animaux. Nous en utilisons moins pour leur force physique, mais nous en élevons beaucoup plus que nos ancêtres, notamment pour les manger. Leurs propriétés ont été intégrées à la grande synergie des matières premières.

Quand on y réfléchit, ce n’est qu’une application de la loi de l’offre et de la demande. Si moins de gens achètent du charbon parce qu’une nouvelle énergie est en train de le remplacer, les charbonniers ne vont pas se contenter de mettre la clé sous la porte : ils vont baisser les prix et chercher d’autres marchés. Les prix plus bas feront que plus de gens seront attirés par le charbon, et le marché se maintiendra plus ou moins.19

Nous avons un exemple concret de cela avec les voitures. L’Occident a adopté de nouveaux modèles, moins polluants, mais les vieux modèles n’ont pas disparu de la Terre. Les prix ont baissés et ils ont pu être rachetés par le Tiers-Monde. Nos "épaves" très polluantes ont de beaux jours devant elles — en Afrique.

Pour ces raisons, la "transition énergétique" n’est pas une évidence, une sorte de marche de l’histoire allant de soi. Ce n’est souvent qu’un écran de fumée masquant l’ampleur des changements nécessaires. Le remplacement total d’une source d’énergie par une autre n’a pas d’antécédent historique. Il ne se produira pas spontanément, et on peut sérieusement douter que ce soit faisable tout court. Les énergies renouvelables et l’innovation peuvent jouer un rôle dans l’amortissement de la décroissance, c’est indéniable, mais l’histoire de l’énergie ne permet vraiment pas de conclure qu’une "transition" soit possible.20


13. L’électricité n’est pas présente dans cette liste car ce n’est pas une source d’énergie. Les autres énergies peuvent être converties en électricité pour être distribuées plus efficacement sur le réseau électrique, mais il faut bien qu’elles viennent de quelque part : le vent pour les éoliennes, le charbon ou l’uranium pour les centrales, etc.

14. Pour illustrer cette erreur, on peut citer que Steven Pinker en a fait une très similaire dans La Part d’ange en nous. Il dit que la proportion de la population mondiale qui meurt de façon violente a diminué, et donc que l’humanité devient plus paisible. En fait, on constate une augmentation considérable de la violence humaine, mais comme la population augmente encore plus vite, la proportion de violence diminue. À ce sujet, voir l’article "The Precious Steven Pinker" de David B. Hart.

15. En valeurs absolues, 6 à 12 millions de m³ de copeaux de bois importés à grand frais du Canada et des États-Unis. Ces données sont citées par Jean-Baptiste Fressoz dans Sans transition.

16. Source : "Coal consumption for electricity generation in the United States from 1950 to 2024".

17. Cité par Jean-Baptiste Fressoz dans Sans transition, au début du chapitre 4.

18. À ce propos, notons que la métallurgie pourrait bien s’avérer impossible à décarboner. Les difficultés techniques à surmonter sont colossales.

19. Ce phénomène se nomme "effet rebond". Il peut aller jusqu’à produire une augmentation de la consommation, et auquel cas on parle du "paradoxe de Jevons".

20. Pour un traitement plus complet de l’inexistence des "transitions énergétiques", voir l’ouvrage de Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie.

Chapitre 3 : Prise de conscience

Nous avons vu l’aspect physique de l’impossibilité d’une "croissance verte", il nous faut à présent nous pencher sur son versant social. En effet, beaucoup aujourd’hui se félicitent de la "prise de conscience écologique" permise par le travail de sensibilisation. L’idée est qu’il y a encore quelques générations, on ignorait parfaitement que les actions de l’homme pouvaient avoir un impact négatif sur la biodiversité, le climat, et plus généralement la viabilité de son espace de vie. Il y aurait opposition entre la modernité naïve de nos pères et notre "modernité réflexive", entre leur "société du progrès" et notre "société du risque".21

Cette explication est suspecte car elle flatte bien trop les préjugés de l’époque. Elle revient à dire, avec un dédain poli, que nos ancêtres étaient naïfs, aveugles ou stupides, qu’ils ne voyaient pas le lien entre la récente construction d’une usine chimique et la destruction de la faune et de la flore qui s’ensuivait inévitablement. C’est là une reformulation de l’idéologie moderniste. « Notre époque est le pinacle de l’humanité et avant elle, il n’y avait que bien peu de choses. Nos aïeux étaient peut-être des hommes de bonne volonté, mais ils ne faisaient pas le poids face à notre originalité, notre génie, notre sensibilité et notre assurance inégalée. »

On dit que la folie consiste à refaire la même chose, encore et encore, tout en s’attendant à un résultat différent. L’idée que la transition énergétique, l’innovation ou la "prise de conscience" nous sortiront de la crise écologique sont du même acabit : croire que la meilleure solution aux problèmes posés par le progrès serait de donner une double dose de ce même progrès à tout le monde. Il y a derrière ces perspectives un verrouillage de l’avenir par un refus entêté de remettre sérieusement en cause les valeurs du système dominant.22

Il va sans dire qu’une telle attitude ne se repose sur aucune base historique sérieuse. On pourrait se contenter de rappeler que Thomas Malthus est avant tout connu pour avoir dénoncé l’idée d’un progrès illimité dans un monde aux ressources limitées comme n’étant qu’une utopie chimérique, et ce, dès 1798.23 Pour éviter la catastrophe, il recommandait de réguler les naissances, une suggestion dont on mesurera bientôt le caractère visionnaire. En effet, la surpopulation actuelle de la Terre n’est rendue possible que par des méthodes agricoles qui détruisent les sols, ce qui n’est pas viable sur le long terme. L’agronomie mondiale est une bombe à retardement et l’on assistera sans doute à des famines de grande ampleur de notre vivant, ainsi qu’aux scène de cannibalisme qui suivent ce genre d’événements comme leur ombre.24

Cela dit, comme l’histoire officielle se concentre trop sur les anglo-saxons, nous apporterons quelques données plus franco-françaises. Nous avons eu au moins trois scientifiques majeurs qui se sont penchés sur la question de l’impact de l’homme sur la nature. Le principal est Buffon, auteur d’une Histoire naturelle monumentale et très populaire à son époque, qui « fait de l’humanité une force planétaire capable de façonner les climats ».25 À son analyse, plutôt matérialiste, vint s’ajouter celle, de tendance plus créationniste, de Bernardin de Saint-Pierre, dont l’histoire a surtout retenu le roman Paul et Virginie. Après un séjour de deux ans à "l’île de France" (actuelle île Maurice), il devint convaincu qu’il faut aborder la Terre comme un grand organisme où tout est interconnecté, où tout a un impact sur le reste, et où, surtout, la déforestation amène à un réchauffement du climat.26 Le troisième nom à retenir est celui de François Antoine Rauch, dont les théories étaient dans la continuation des deux précédents.

Tous ces modèles scientifiques eurent un impact très concret sur la politique de l’époque. La France pourrait-elle rendre le climat de ses colonies canadiennes moins humides par une déforestation contrôlée ? L’Ancien Régime a-t-il négligé la nature française au point que cela ait un impact négatif sur les récoltes, ou bien est-ce la révolution ? Ces questionnements étaient très présents dans les discussions politiques de l’époque.27

Ce n’est là qu’un petit échantillon de la pensée écologique historique. Nous n’avons pas cité les remarquables volontés de retour à la nature des romantiques, qui nous ont notamment permis d’avoir des parcs nationaux.28 Nous n’avons pas non plus parlé du rôle central de l’opposition entre nature et industrie dans l’œuvre de Tolkien, ni du mouvement de résistance aux automobiles,29 ni des racines plus profondes de la pensée écologique.

Si l’on en arrive à parler d’une "prise de conscience" récente, c’est parce que l’histoire officielle — celle de Fernand Nathan et de la télévision, pas celle des historiens — a été écrite de manière à faire oublier les prédécesseurs. Ce n’est qu’une illusion de plus : ce ne sont jamais les informations qui ont manqué, et leur simple (re-)diffusion à notre époque ne suffira pas à engendrer des changements profonds. Comme le veut l’adage, ceux qui n’apprennent pas de l’histoire se condamnent à la répéter.30


21. Ces thèmes sont notamment explorés par Anthony Giddens et Ulrich Beck.

22. C’est un thème dont Theodore Kaczynski parle longuement dans La Société industrielle et son avenir : ceux qui voudraient se révolter contre le système sont généralement incapables de se libérer complètement de leur conditionnement. René Guénon a parfois fait des remarques du même ordre.

23. Nous voulons bien entendu parler de son Essai sur le principe de population.

24. Il faut également souligner que, si la population humaine avait été limitée comme il le suggérait, il aurait été possible de maintenir le système industriel pendant beaucoup plus longtemps, peut-être même "éternellement", et donc de bénéficier de ses avantages, mais aussi souffrir de ses désavantages.

25. Nous avons repris cette formule du chapitre 3 du livre Les révoltes du ciel, de Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher.

26. Il expose ses vues dans les Études sur la nature, bien que son respect pour les arbres soit également bien visible dans son célèbre roman.

27. Pour plus d’informations historiques sur ce point, nous renvoyons à nouveau le lecteur au livre Les révoltes du ciel, de Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher.

28. John Muir a certainement sa place au paradis pour le rôle qu’il a joué dans leur création.

29. Sur la résistance historique aux automobiles, nous renvoyons le lecteur au livre de Peter Norton, Fighting Traffic. Pour ceux qui préféreraient une courte vidéo, "How The Car Industry Stole Our Streets" d’Adam Something est informative.

30. Cette remarque amène à se poser la question suivante : à qui profite l’oubli ?

Chapitre 4 : La société renouvelable

Nos critiques sur la notion de transition énergétique ne doivent pas laisser penser qu’une société fonctionnant uniquement aux énergies renouvelables n’est pas possible. Non seulement il n’y a rien d’impossible, cela fonctionne même très bien. C’est comme cela que notre espèce a fonctionné depuis son apparition jusqu’aux deux derniers siècles. Ce que nous voulons surtout dire est que la modernité n’a pas consisté à aller vers le renouvelable mais à s’en éloigner, et que, par corollaire, le seul moyen sûr d’avoir une société renouvelable est d’abandonner la modernité et de faire machine arrière.

Le principal moyen de transport contemporain est la voiture, qui fonctionne surtout aux énergies fossiles. Autrefois, on se servait des animaux, qui consommaient des plantes ; tout cela était parfaitement renouvelable. Notre agriculture utilise des tracteurs et des engrais chimiques, celle de nos aïeux utilisait des bêtes de trait et recyclait leurs déjections pour servir d’engrais. Notre industrie utilise des énergies fossiles, les moulins médiévaux utilisaient les vents et les rivières.31 Nous avons construit Notre-Dame de Paris, les pyramides et le Taj Mahal avec des énergies renouvelables. L’humanité peut très bien se passer de l’industrialisation.

Ces énergies avaient des caractéristiques très intéressantes en termes d’efficacité. On peut globalement simplifier l’énergie en trois types : l’énergie mécanique, c’est-à-dire le mouvement, l’énergie thermique, c’est-à-dire la chaleur, et l’électricité, qui est le type avec lequel nous sommes le plus familiers. On peut la convertir d’un type à un autre, mais cela entraîne des pertes, allant de la moitié aux trois quarts.

On peut illustrer cela avec un petit exemple. Le vent fait tourner une éolienne : c’est du mouvement, donc de l’énergie mécanique. Ce mouvement est converti en électricité, qui est envoyée à un train, qui la retransforme en mouvement. Il y a eu deux conversions, donc au moins 75 % de pertes ; plus des trois quarts de l’énergie de départ a été perdue. En comparaison, un moulin prend du mouvement, que ce soit celui de l’air ou de l’eau, et en fait du mouvement, celui d’une roue qui écrase le grain. L’énergie est très largement conservée, il n’y a pas de gaspillage, c’est bien plus "vert" et optimisé que la machinerie moderne.

Comme nous avons beaucoup insisté sur l’aspect synergique et interconnecté de l’économie, nous devons également prévenir qu’un retour à une société intégralement renouvelable ne pourra pas se faire en séparant les "bons" aspects de l’économie moderne des "mauvais". C’est assez évident dans le cas de l’agriculture, où c’est clairement la modernisation elle-même qui cause les problèmes : les méthodes industrielles détruisent les sols, donc l’abondance alimentaire qu’elles produisent devra forcément s’arrêter. Cependant, ce n’est pas moins vrai pour la médecine. Le matériel médical moderne est cher et sa production est soutenue par les économies florissantes qui naissent du travail des machines. Pour les construire, il faut généralement des métaux rares, dont le commerce doit beaucoup à la mondialisation. Il faut également des puces informatiques, qui n’existent que grâce à la miniaturisation, une technologie de pointe, récente et complexe, qui se repose notamment sur la manipulation précise de certains gaz. Autrement dit, la médecine moderne est profondément ancrée et insérée dans le dense tissu logistique de la société industrielle, que nous proposons pourtant d’abolir. Il est probable qu’elle ne survive pas à l’opération.

Bien entendu, la médecine moderne a aussi ses problèmes, qui disparaîtront lorsqu’elle sera remplacée par une médecine "renouvelable". Ses erreurs médicales et sa surmédicalisation font partie des principales causes de mortalité en Occident.32 Elle est centralisée, autoritaire et inégalitaire, mettant entre chaque homme et son corps la médiation forcée des géants de la pharmaceutiques, du moins pour ceux qui peuvent payer leurs onéreuses potions, de par leur situation personnelle ou géographique. Et pourtant, la perte de ce système ferait des morts. La logistique contemporaine ne permet pas son remplacement immédiat par une contre-médecine ; nous n’avons ni les docteurs ayant les connaissances requises, ni les universités pour les former.

Si l’on veut mitiger et amortir les effets néfastes de la contre-révolution industrielle, il y aura un gros travail à fournir en amont, et ce, dans tous les domaines. Les anciens Égyptiens avaient une médecine à la fois durable et efficace, mais à quoi bon si plus personne ne la maîtrise ? Les derniers grands bateaux à voile étaient des merveilles d’ingéniosité, mais sommes-nous en mesure d’en reconstruire ? Certes, les livres nous disent comment faire, mais nous n’avons ni le personnel qualifié, ni les chaînes logistiques, et reconstruire tout cela prendra du temps et de l’argent. Ça ne se fera pas en un claquement de doigts, d’où l’importance de commencer à préparer la transition dès maintenant.


31. Bien qu’il soit très largement vrai que l’industrie médiévale était renouvelable, il y a quelques exceptions, dont la principale est certainement l’utilisation de la tourbe comme source d’énergie. Elle est polluante et, bien qu’elle soit "renouvelable", sont taux de renouvellement est très lent, de l’ordre de 1mm par an. Elle a surtout été utilisée par la Hollande aux débuts de la révolution industrielle. À ce sujet, voir l’article "Medieval smokestacks" de Kris De Decker.

32. La mortalité provoquée par le système médical est appelée "iatrogenèse". Nous renvoyons les lecteurs que le sujet intéresserait au livre Death by Medicine de Gary Null, et Limits of Medicine d’Ivan Illich.

Conclusion

Nous avons surtout cherché à démontrer que la croissance économique, qui est l’une des lignes essentielles du "progrès" humain, a atteint le terme de sa course, se heurtant désormais aux limites physiques du "système Terre". Il pourra y avoir diverses initiatives pour amortir l’inévitable décroissance, qui pourraient être bien différentes de la contre-révolution industrielle que nous proposons, mais elle n’en demeurera pas moins inévitable pour autant. C’est donc un premier point sur lequel il faut prononcer l’échec de la modernité et de son idéologie de progrès infini. Que cela se fasse via un lent déclin ou un effondrement brutal, il n’empêche que la régression économique est inévitable.

Quel sera l’héritage économique de la modernité, celle qu’elle laissera aux générations futures ? Bien peu de ruines, puisque nos matériaux de construction ne durent pas. Ce seront surtout des "connaissances" inutilisables, si elles ne sont pas tout bonnement perdues comme cela s’est souvent produit au cours de l’histoire, ainsi qu’une planète profondément mutilée, avec une biodiversité dévastée et un climat déréglé. Aucune civilisation ne se montra jamais aussi égoïste, ne fit consciemment le choix de sacrifier toutes les générations futures pour ses petits plaisirs, pour avoir des smartphones et des vibromasseurs. La modernité est une véritable anomalie historique, qui ne s’explique sans doute réellement que par l’existence d’un mal surnaturel tel que le Diable.

Nous ne nous sommes que peu attardés sur le caractère souhaitable de la contre-révolution industrielle ; nous avons surtout cherché à démontrer son caractère inévitable. Le Grand Bond en Arrière, le retour à des modes de production et à des technologies passées, est notre avenir, que nous le voulions ou non. Ceux qui ne cherchent pas à s’y préparer — et c’est le cas de la plupart des militants politiques, par exemple — sont comme des autruches qui se cachent la tête dans le sable, ou des marins qui joueraient aux cartes sur un bateau en plein naufrage.33 L’ère de la croissance est terminée, notre civilisation se dirige à présent vers la décroissance, c’est là une certitude scientifique.


33. Pour une exposition plus longue de la même métaphore, voir la courte fiction de Theodore Kaczynski, Ship of Fools.