Vérisme

Arguments philosophiques contre l’exclusivisme

Brochure publiée le 07/10/2026.

Table des matières

Avant-propos

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Les brochures véristes sont une série de documents visant à aider ceux qui veulent se joindre à notre combat par le partage d’informations. Nous encourageons ceux qui ne nous connaissent pas à se renseigner avant de les lire.

Pour résumer, nous considérons que l’écologie profonde est la problématique la plus urgente de notre temps et que sa cause est la vision du monde matérialiste qui est dominante à notre époque. Pour faire face à cette crise, nous appelons à la formation d’une élite qui fondera un réseau de villages susceptible de résister à l’effondrement à venir et de faire surgir une nouvelle civilisation de ses cendres. Celle-ci aura nécessairement pour socle une spiritualité authentique.

Ces brochures ont donc deux objectifs. Le premier est de résumer notre position sur un ensemble de sujets afin que nos membres et sympathisants puissent se faire une idée claire de notre projet de société. Sans projet commun, l’action commune n’est pas possible ; il faut donc se coordonner et s’organiser. Le second est de leur donner des outils pour contribuer efficacement à la réalisation de notre grand projet.

Bien que le public cible soit nos membres et sympathisants, le contenu de ces brochures n’est pas secret. Elles peuvent être lues par n’importe qui souhaitant se renseigner sur notre mouvement.

La reproduction et la copie de ces brochures est autorisée aux conditions suivantes : que le texte ne soit pas modifié, qu’il soit explicitement attribué au mouvement vériste, et que la distribution n’engendre aucun profit.

Introduction

Dans les affaires religieuses, on peut distinguer deux grandes tendances : le pérennialisme et l’exclusivisme.1 La première consiste à dire que toutes les religions sont des voies menant à Dieu, des aspects différents mais non contradictoires d’une vérité unique. En effet, le terme "pérennialisme" renvoie à l’idée de "sophia perennis", ou "sagesse pérenne" en grec, dont les religions seraient des aspects. Par opposition, l’exclusivisme considère qu’une religion particulière a l’exclusivité du salut.

Par exemple, un pérennialiste peut considérer que la loi juive donne le salut, mais aussi les sacrements chrétiens, et les piliers de l’Islam, etc., et que choisir l’un ou l’autre dépend plutôt des caractéristiques personnelles du pratiquant.2 En revanche, un exclusiviste juif dira que seule la loi juive sauve, et que les rites chrétiens et musulmans sont sans effets surnaturels intrinsèques. De même, un exclusiviste chrétien dira que seuls les rites chrétiens sauvent, de manière totalement exclusive, d’où le nom.

Précisons que les exclusivistes considèrent généralement que les fidèles des autres religions peuvent être sauvés de par leur vertu personnelle et leur recherche honnête de la vérité spirituelle. Pour autant, ils sont sauvés malgré l’inefficacité de leurs rites, et non grâce à leur efficacité. Il y a donc malgré tout un monopole exclusif de la "vraie" religion sur les moyens normaux et ordinaires d’obtenir le salut.

La présente brochure vise à apporter une critique philosophique générale à l’exclusivisme. Les arguments avancés ne s’inscrivent pas dans un cadre religieux particulier (chrétien, musulman, etc.) mais s’appliquent au contraire à tous, sans distinction. Il ne s’agit pas de répondre aux arguments exclusivistes, qui existent et méritent certainement considération, mais uniquement de présenter des arguments à la fois philosophiques et contre l’exclusivisme, ce qui est une tâche beaucoup plus précise et une ambition plus limitée.


1. En vérité, d’autres tendances pourraient également être distinguées, comme l’universalisme, la réduction de la religion à la psychologie ou la sociologie, etc. Disons plutôt que, pour les besoins de cet exposé, nous ne prendrons en compte que deux positions, pour critiquer l’une du point de vue de la seconde. Par exemple, comme ces deux positions considèrent que la religion est un bien, qu’elle correspond à une vérité, etc., alors on peut faire appel à ces valeurs communes pour argumenter sans avoir à les justifier au préalable.

2. Nous disons "peut considérer" et non pas "considère" car le pérennialisme vient avec l’idée que certaines religions sont valides, mais pas toutes. Par conséquent, on peut toujours être pérennialiste de manière générale mais exclure telle ou telle religion. Ainsi, les pérennialistes de la Renaissance se concentraient sur la validité de traditions antiques, comme le Néoplatonisme, mais négligeaient totalement l’Islam, par exemple. Cela dit, les arguments que nous présentons ici se reposent sur l’idée que toutes les grandes religions sont valides.

Chapitre 1 : Argument épistémologique

Mettons qu’un athée ou un déiste, en tout cas quelqu’un qui ne croit pas qu’il y ait des révélations prophétiques sous forme de livres1, s’intéresse aux religions. Il connaît déjà l’humanité et sait qu’il existe des phénomènes culturels d’une part, et des phénomènes scientifiques d’autres parts. C’est-à-dire que certains phénomènes sont des créations purement sociales et relativement arbitraires, alors que d’autres correspondent à des vérités profondes qui ne sont pas inventées mais bien découvertes. Cette personne cherche à terminer à quelle classe appartient la religion.

Les phénomènes culturels, qui sont construits ou conditionnés par leur milieu social, comme la cuisine, le folklore, l’art, les structures de parenté, les normes vestimentaires, etc., ont certaines marques observables et prévisibles. Ils ont des divisions géographiques forts, s’héritent avec l’éducation des enfants et s’accompagnent d’une attachement émotionnel et d’un sentiment d’identité. De plus, des systèmes culturels incompatibles peuvent très bien persister côte à côte sans qu’il n’y ait automatiquement "conversion", et ils connaissent une évolution historique graduelle, du syncrétisme aux points de contacts culturels, et un niveau de confiance largement déconnecté du niveau de preuves objectif.

En revanche, lorsque les hommes découvrent des vérités indépendantes de nos opinions, on observe une convergence par-delà les cultures. Les mathématiques en offrent un excellent exemple. Bien que toutes les civilisations n’aient pas fait les mêmes découvertes en même temps, et n’aient pas utilisé le même système de notation, on observe malgré tout une convergence majeure. C’est dû au fait que les vérités mathématiques sont indépendantes de la culture. Les mathématiciens européens, indiens, chinois, etc., finissent par tomber d’accord sur les propriétés des nombres premiers, des triangles ou des ensembles statistiques, car ce sont des vérités universelles, susceptibles de s’imposer à tout esprit rigoureux. La même chose est globalement vraie pour les sciences naturelles.

Or, chaque zone géographique affirme avoir eu accès à une réalité transcendante, d’où elle a tiré une révélation. Si une telle réalité existe et donne effectivement des révélations, on s’attendrait à un phénomène de convergence : de grands points d’accord au-delà des cultures, sans contradiction profonde, etc. En revanche, si l’on fait face à une multitude d’écoles ayant des affirmations profondément incompatibles, mais qui affirment toutes être l’unique vérité à l’exclusion de tous les autres, qui seraient fausses ou produites par des charlatans, alors on peut légitimement et raisonnablement en conclure qu’on a affaire à un phénomène culturel sans base objective.

Le pérennialisme, en affirmant qu’il y a accord sur le fond et que les différences sont aussi superficielles que les conventions de notation en mathématiques, rend l’idée d’une véritable révélation de la part d’une source transcendante plausible. C’est en effet ce à quoi on s’attendrait si un dieu communiquait avec les hommes : il leur donnerait des révélations cohérentes entre elles, un message unique, bien qu’il en adapte la forme aux conditions d’existence de chaque peuple. En revanche, l’exclusivisme en sape la probabilité avec la subtilité d’un éléphant dans un magasin de porcelaine. Non seulement il est difficile de comprendre pourquoi Dieu ne donnerait sa révélation qu’à un peuple en particulier et laisserait tous les autres dans l’erreur, mais en tout cas, en pratique, ce serait complètement indiscernable d’un phénomène purement culturel.

Petite expérience de pensée pour comprendre ce dont nous parlons. Si des extraterrestres avaient voulu nous enseigner certaines doctrines ou connaissances, on s’attendrait à ce qu’ils nous aient donné des instructions claires et universellement accessibles, et non restreintes par la géographie ou la culture, avec des redondances, afin d’assurer une découvrabilité robuste. Or, Dieu étant plus puissant et plus sage que de simples extraterrestres, qui restent des créatures physiques, on pourrait s’attendre à ce qu’il fasse au moins aussi bien.

Pour ces raisons, dans le pérennialisme, les religions se renforcent mutuellement par une sorte de convergence des témoignages des peuples, dans l’exclusivisme, chacune d’entre elles devient un argument contre la possibilité même de la révélation, et donc contre toutes les religions de manière générale.

Pis encore, lorsque les religions se battent entre elles, on remarque que leurs arguments sont symétriques. Elles appuient toutes leur véracité sur des arguments similaires : miracles, prophéties réalisées, capacité à produire des saints, extases mystiques, succès civilisationnel, etc. Pourtant, elles rejettent les mêmes arguments de la part des autres : leurs miracles sont factices, leurs prophéties truquées, leurs saints des escrocs ou des coïncidences, leurs extases de la schizophrénie, leur succès civilisationnel surfait, etc.

Ainsi, David Hume concluait que, si de nombreuses religions contradictoires affirment avoir leurs propres miracles, c’est la preuve que les miracles ne prouvent rien de manière générale. En effet, s’ils prouvaient quoi que ce soit, alors des thèses contradictoires seraient vraies en même temps, ce qui viole les fondements même de la logique. Nombre d’athées et de déistes se sont dit la même chose. On peut prendre n’importe quelle classe d’arguments et la conclusion restera la même : les exclusivismes se neutralisent entre eux.

Ce n’est pas le seul à dire cela. Par exemple, Dave Allison, grand historien du Christianisme, avance que les témoignages miraculeux des différentes religions se valent. Si les miracles sont ce qui nous permet de savoir qu’une révélation est bel et bien d’origine divine, alors c’est très gênant.

En revanche, dans un cadre pérennialiste, tous ces arguments en sortent renforcés. Non seulement les révélations avancent un message unique, mais il s’accompagne de miracles, produit des saints, des extases mystiques, etc., à l’exclusion de tout le reste. En somme, la sagesse pérenne a un monopole sur les fruits spirituels, bien qu’il soit réparti entre ses différentes formes, tout comme la physique a un quasi monopole sur la capacité à manipuler la matière indépendamment des conventions de notation. Nous avons donc des signes forts du caractère surnaturel de cette méta-religion, et donc des religions particulières qui y participent.

Ainsi, si l’on ne part pas du point de vue de quelqu’un ayant été socialisé dans une religion en particulier, et donc qui présuppose la véracité de celle-ci plus qu’il ne la démontre, mais de quelqu’un d’extérieur, de neutre et d’objectif, alors la situation est claire : soit toutes les religions sont vraies, soit aucune ne l’est.4 L’exclusivisme sape trop efficacement la possibilité même de la révélation pour ne pas s’effondrer sous le poids de ses contradictions logiques. Il scie la branche sur laquelle il est assis.


3. Certains déistes disent "je crois qu’il existe une force suprême mais pas qu’elle soit personnelle", ou "je crois en Dieu mais pas en les religions inventées par l’homme".

4. Bien entendu, il existe des personnes extérieures qui se convertissent malgré tout. Nous parlons ici d’une tendance générale, sans avoir la prétention de l’appliquer à absolument tous les cas. La nature humaine est plus complexe que cela.

Chapitre 2 : Argument sotériologique

Dans un monde où une seule religion est vraie, il y a nécessairement un grand nombre de gens qui ne la pratiquent pas. Par exemple, la plus grande religion est actuellement le Christianisme, qui recouvre un tiers de la population mondiale. Par corollaire, les deux autres tiers ne sont pas chrétiens, soit environ 5 milliards de personnes. Iront-elles au paradis ?

La plupart des Chrétiens, même exclusivistes, disent que c’est possible pour un infidèle d’aller au paradis s’il se conforme à la morale naturelle, qui est connaissable par la raison sans avoir besoin d’une révélation, et cherche Dieu avec un cœur ouvert. L’homme en situation "d’ignorance invincible" a accès au "baptême de désir" en dehors des moyens normaux et ordinaires du salut.

Comme indiqué dans l’introduction, le païen vertueux a accès au salut en dépit de l’inefficacité de ses rites, et non grâce à eux. Certes, on peut dire qu’il doit suivre des rites, même inventés, sans quoi il ne serait pas tourné vers Dieu, ce qui est une condition nécessaire au salut.5 Par contre, des rites inventés permettent juste de s’ouvrir à Dieu, là où de vrais rites révélés sont censés avoir une efficacité spirituelle intrinsèque plus grande, et ont des promesses qui leur sont associés dans la révélation. On pourrait dire que les deux transmettent la grâce ex opere operantis, c’est-à-dire de par la bonne disposition du participant, mais seuls les "vrais" rites apportent aussi la grâce ex opere operato, c’est-à-dire venant de l’efficacité surnaturelle du rite en lui-même.6

Cette notion de "païen vertueux" sera donc notre point de départ, et nous utiliserons plus précisément la vision des choses chrétienne, qui est assez détaillée.

Cette position implique un dilemme. Est-ce que le Chrétien a substantiellement plus de chances d’être sauvé que le païen vertueux, oui ou non ? Nous voulons dire que la pratique du Christianisme augmente les chances d’être sauvé de beaucoup, par exemple en les doublant, plutôt que de ne les augmenter que de, mettons, 0,1 %.7

a. Oui

Oui, appartenir à la vraie religion aide substantiellement à accéder au salut.

L’implication directe est que des milliards de personnes sont substantiellement désavantagées vis-à-vis du salut à cause d’accidents liés à leurs naissances. Cela concerne même une grande majorité de l’humanité. Ils se trouvent en état "d’ignorance invincible", c’est-à-dire que soit ils n’ont jamais entendu parler de l’Évangile, ce qui est notamment le cas d’à peu près tout le monde sur Terre avant la colonisation, soit ils n’en ont entendu parler que dans des circonstances biaisées. Par exemple, le message chrétien a pu être fortement déformé par leur cercle social immédiat et les médias de leur pays, comme c’est certainement le cas pour quelqu’un ayant grandi en Arabie Saoudite ou en Chine.

Il serait étrange qu’un Dieu d’amour ne fasse pas plus pour donner à la majorité de l’humanité une chance plus sérieuse d’éviter les souffrances éternelles de la Géhenne, pour au contraire cultiver avec lui le type de relation qu’il souhaite. À vrai dire, ce serait même un cas particulièrement retord du problème du mal, car ce serait la distribution même du salut qui se trouverait être injuste. D’habitude, on éviter le problème du mal en disant que justice sera rendue après la mort, mais dans de telles circonstances, ce n’est plus possible.

On pourrait répondre que Dieu a plus d’amour pour certaines personnes. Par exemple, il a donné l’immaculée conception à Marie et non à tous les hommes.8 Cependant, il est également indéniable qu’il soit dans la nature de l’homme d’être tourné vers le salut, et il serait donc étrange que l’immense majorité d’entre eux se trouve privée des moyens ordinaires et normaux pour y accéder.9

Les mots ont un sens, et si les rites sont censés être les moyens ordinaires et normaux du salut, alors en dehors de ceux-ci, le salut devrait être exceptionnel et rare. Il serait absurde que l’immense majorité de l’humanité soit sauvée par des moyens "exceptionnels", au point que ceux qui obtiendraient le salut par les moyens "normaux" se trouveraient en minorité. En revanche, si l’on considère que plusieurs religions ont des rites qui sauvent, alors les moyens exceptionnels peuvent reprendre leur juste place et servir dans les situations réellement anormales, telles que l’île des Sentinelles.10

En fait, si Dieu a créé tous les hommes avec une destinée spirituelle, il serait prima faciæ absurde que les moyens ordinaires de l’atteindre soient restreints aux membres d’une communauté restreinte historiquement et géographiquement. En effet, la Providence divine proportionne généralement la fin et les moyens. Par exemple, nous avons besoin de boire pour vivre, et l’eau est une ressource abondante sur Terre. C’est même utilisé comme argument en faveur de l’existence de Dieu : les ressources qui nous entourent sont si bien proportionnées à nos besoins, l’univers est si adapté à l’existence de la vie humaine, que l’on en conclut que cet "ajustement fin" est le fruit d’un créateur intelligent. Par corollaire, la Providence divine fournit aux hommes des moyens proportionnés à leurs fins. Dans de telles circonstances, on pourrait s’attendre à ce qu’il y ait des moyens de salut proportionnés à l’humanité.

b. Non

Non, appartenir à la vraie religion n’aide pas substantiellement à accéder au salut.

Auquel cas, la "vraie religion" est superflue. Pourquoi s’embête-t-on avec toutes ces mitzvotes, avec ces sacrements et cette succession apostolique, avec ces salats, s’il suffit de suivre la morale naturelle pour avoir le même résultat ?

La précision doctrinale, les dogmes, les systèmes rituels et sacramentels, les organisations et hiérarchies, les règles révélées… tout cela apparaît comme superfétatoire, gratuit, arbitraire, redondant.

La "vraie religion" peut même sembler perverse. Un païen sincère qui n’aurait jamais entendu parler d’elle aurait juste à être ouvert et vertueux pour être sauvé. En revanche, une fois qu’il en entend parler de manière non biaisée, son salut devient beaucoup plus difficile à obtenir car il doit désormais suivre des règles, des rites, etc., qui ont désormais un caractère obligatoire s’il veut éviter l’enfer.

L’un dans l’autre, il aurait mieux valu pour lui qu’il n’en entende jamais parler. La révélation ne lui a apporté que des obligations supplémentaires et des occasions de damnation : hérésie, transgression des règles révélées, négligence des rites, etc. Pour lui, la révélation n’a pas été un généreux dévoilement mais quelque chose de nocif. Son salut était plus simple et sûr quand il était ignorant.

Est-ce qu’un Dieu bon et aimant créerait un monde tel que l’ignorance y soit une voie plus sûre spirituellement qu’une connaissance, même imparfaite, de la vérité ?

C’est comme s’il existait un remède pour une maladie, qu’il faut prendre scrupuleusement si l’on en connaît l’existence, mais dont on peut très bien se passer si l’on ne la connaît pas. Est-ce qu’un Dieu bon et sage irait inventer ou diffuser un tel remède ? Est-il bon pour les hommes d’en prendre connaissance ? Peut-être que le vrai devoir du saint exclusiviste envers son prochain est de refuser de faire du prosélytisme, quitte à se damner lui-même.11

c. Dilemme

Ainsi, les exclusivistes font face à un dilemme. Soit leur religion est la seule à offrir de gros avantages vis-à-vis du salut, et auquel cas Dieu néglige la majorité du monde et a créé un système injuste d’accès au salut, soit elle ne sauve pas plus que la simple vertu, et auquel cas elle est superflue, voire nuisible.

En revanche, dans un monde pérennialiste, le problème disparaît. D’abord, le nombre de personnes non rattachées à une religion valide diminue drastiquement. Ensuite, pour ceux qui n’y sont pas rattachés, l’excuse de l’ignorance invincible s’effrite car il est peu probable qu’ils n’aient jamais été exposés à une présentation adéquate d’une religion valide au cours de leur vie.

Ainsi, on peut dire de Dieu qu’il est bon et aimant, et que pour cette raison, il a fait en sorte que tous ceux qui désirent sincèrement se rapprocher de lui le puissent. Ceux qui ne le font pas l’ont pleinement choisi.

Bien entendu, le fait que le pérennialisme échappe à ce dilemme n’implique pas qu’il soit vrai. Cependant, cela suffit à demander à l’exclusivisme de s’acquitter d’une charge de preuve particulièrement lourde, et de choisir entre plusieurs options déplaisantes, qui vont demander de faire des compromis sur d’autres points doctrinaux de toute façon.


5. Certains missionnaires catholiques ont défendu les Aztèques en disant que la raison nous permet de savoir qu’il existe une divinité et qu’il faut lui faire des sacrifices. Ainsi, même si la forme particulière du sacrifice humain est critiquable, tout du moins les Aztèques respectaient-ils le culte naturel en faisant des sacrifices à la divinité, et en cela devaient être considérés comme purement humains, dotés d’une âme rationnelle, etc.

6. Bien entendu, Dieu peut décider de suppléer à l’absence de grâce ex opere operato dans le cas de ceux qui sont en situation d’ignorance invincible, dans la mesure où son pouvoir n’est pas restreint par les sacrements qu’il a lui-même instauré. (Arthur Stapylton-Barnes) Mais s’il a besoin d’y suppléer, c’est qu’elle n’était pas présente à la base. Ce n’est donc pas un moyen normal du salut mais bien une aide exceptionnelle.

7. Nous disons "salut" et "paradis" comme s’il n’y en avait qu’un seul, mais il est tout à fait possible qu’il y en ait plusieurs. Le bouddhisme mahayana nous enseigne qu’il existe plusieurs "terres pures" dirigées par différents bouddhas ou prophètes. Seul le point le plus élevé, la réalisation spirituelle finale, est commun à tous, à la manière d’une roue dont seul le centre est partagé par tous les rayons. Pour cette raison, on peut considérer que chaque religion majeure a son propre paradis ainsi que sa propre économie du salut. Ainsi, d’un point de vue pérennialiste, il est tout à fait acceptable que l’Église catholique enseigne que les sacrements chrétiens sont nécessaires au salut, du moment que ce terme de "salut" peut être compris comme faisant simplement référence à l’accès au paradis chrétien, sans nier la possibilité qu’il en existe d’autres auxquels on accéderait autrement.

8. Pour éviter toute confusion, rappelons que la doctrine de l’immaculée conception ne désigne pas la naissance miraculeuse de Jésus mais l’idée que Marie soit née sans être touchée par le péché originel. L’immaculée conception est un dogme proprement catholique proclamé en 1854, alors que la naissance miraculeuse de Jésus est partagée par tous les Chrétiens à toutes les époques.

9. Seuls certains calvinistes considèrent le fait d’être tourné vers le salut comme un accident, au sens aristotélicien du terme, plutôt que comme quelque chose de présent dans la nature humaine elle-même. En effet, c’est l’une des interprétations possibles de la prédestination et du salut par la grâce seule, bien qu’il en existe d’autres qui sont moins problématiques.

10. Le soufisme précise un peu plus cette mécanique. Il y a deux moyens d’obtenir l’élévation spirituelle : soit le Pôle (al-Qutb), qui dirige la hiérarchie officielle et les moyens ordinaires du Salut, soit Al-Khidr, chef des afrad (le singuliers), qui s’adresse à ceux qui tombent en dehors de la juridiction du Pôle. Les rapports normaux veulent que ce soit la norme pour la majorité des concernés que de se rattacher au Pôle, alors que seuls des individus isolés et des cas limites relèvent d’Al-Khidr. Si le Pôle ne s’occupait que d’une civilisation en particulier et que Al-Khidr s’occupait de la majorité de l’humanité, alors il y aurait un renversement des rapports normaux. De par ce caractère de renversement, cette doctrine a donc implicitement un caractère diabolique.

11. C’est une situation comparable à celle des "risques informationnels", c’est-à-dire d’une classe d’informations qu’il vaut mieux ne pas connaître. Par exemple, si un espion révèle des secrets d’État à un ami à lui, cet ami court désormais le risque de se faire enfermer, torturer ou exécuter car il en sait trop. L’espion aurait mieux fait de ne rien lui dire.

Chapitre 3 : Argument prelestique

Xénophane a écrit : « Si les bœufs, les chevaux ou les lions, étaient capables de dessiner comme les hommes, les chevaux donneraient aux dieux des formes chevalines, et les bœufs leur donneraient des formes bovines, chacun les représentant avec la même forme que la sienne. »

De même, Voltaire a écrit : « Si Dieu a créé l’homme à son image, nous le lui avons bien rendu. »

L’égoïsme et le narcissisme représentent une tentation psychologique universelle, aussi bien individuellement que collectivement. On a spontanément tendance à penser que l’on est le centre du monde.

Lorsque l’on entend que Dieu a créé l’homme à son image, notre première réaction est de penser qu’il a créé un homme comme nous, et donc qu’il est à notre image, pas comme celle des autres. Par exemple, notre lectorat imaginerait certainement Dieu en mâle blanc ou maghrébin, plutôt qu’en femme pygmée. Pour autant, les femmes pygmées sont autant à son image que nous. En définitive, c’est nous qui essayons de modeler Dieu à notre image, au lieu de nous fondre dans la sienne.

Compte tenu de ces observations — somme toute banales — sur la psychologie humaine, l’exclusivisme ressemble fort à une forme d’orgueil spirituel. « Nous sommes spéciaux, nous avons un accès privilégié à Dieu, pas comme les autres. Jésus est avant tout né et mort pour nous, pas pour eux. »

On pourrait faire la même comparaison avec le chauvinisme, qui est le même phénomène à l’échelle collective. « Notre peuple valeureux vaut mieux que les sauvages arriérés d’en face, notre leader visionnaire que leur tyran cruel, notre armée chevaleresque que leurs hordes barbares, etc., et bien entendu, notre spiritualité profonde n’a rien à voir avec leur superstition primitive. »

À nouveau, ces observations renforcent la crédibilité des athées qui analysent la religion comme n’étant qu’un ciment social ou une béquille psychologique. Elle semble effectivement proche des "romans nationaux" et autres discours servant à fonder et défendre une identité collective, en tout cas bien plus que d’une recherche authentique de la vérité.

À ceux qui seraient tentés de dire que c’est un sentiment justifié qui correspond à une supériorité réelle, nous dirons simplement de s’en référer à notre premier argument. S’il y avait vraiment un exclusivisme appuyé sur des preuves plus solides que les autres, il se serait déjà imposé sur toute la planète, comme les mathématiques ou la théorie atomique de la chimie. Il n’est pas possible d’être rationnellement justifié dans son sentiment de supériorité religieuse par rapport aux autres religions majeures.

Cela crée également une tension avec le contenu de la révélation elle-même. En effet, les religions condamnent l’orgueil, l’arrogance, le chauvinisme, le mépris, etc.12 Certaines disent même que l’égo est la racine du mal dans le cœur de l’homme.13 Elles appellent à l’humilité, à la fraternité universelle, à l’amour du prochain, à la reconnaissance de notre petitesse commune devant Dieu et notre égalité devant la mort.

Pourtant, l’exclusivisme trahit cet esprit en donnant aux fidèles un statut privilégié : ils ont la meilleure révélation, une relation spéciale à Dieu, la seule voie qui mène au paradis, etc. Cela engendre une contradiction : le fidèle doit considérer tous les autres êtres humains comme ses frères et sœurs en Dieu, tout en considérant les infidèles comme perdus, ignorants, coupés de la vraie relation à Dieu, etc.

L’exclusivisme entache la pureté du message d’amour contenu dans la révélation en introduisant une distinction spirituellement essentielle entre le petit nombre des élus et la masse des oubliés. Il prêche d’un côté l’humilité et la mort de l’égo, et d’un autre la supériorité spirituelle de ses adeptes, véritable aristocratie sotériologique.

Cette subversion14 est encore plus dangereuse, plus sournoise, plus efficace, car c’est au nom de la révélation elle-même que l’on trahit son contenu. Il n’est que trop facile de se dire que l’on glorifie Dieu et son message en les mettant au-dessus de tout, alors qu’en définitive c’est soi-même que l’on met au-dessus des autres. L’orgueil se drape des travers d’une dévotion pieuse, mais il ne change pas sa nature pour autant.

C’est une situation particulièrement malheureuse car l’orgueil humain fait actuellement des dégâts titanesques.15 L’espèce humaine torture les animaux à échelle industrielle et ravage la planète car elle a décidé qu’elle était la mesure de toues choses, et que tout le reste n’était bon qu’à être exploité et consommé par elle. Par ses actes, elle rend sa propre planète inhabitable.

La spiritualité semblait être l’antidote parfait : elle rend l’homme humble en lui rappelant sa finitude, son statut d’animal mortel. De ce point de vue, la question est peut-être moins de savoir s’il y a un dieu que de nous rappeler que nous ne sommes pas des dieux. Pour autant, si nous voulons que cet antidote soit efficace, nous devons prendre garde à ce que l’orgueil ne revienne pas par la porte de derrière, sous les traits d’une fausse humilité.


12. Tout notre argumentaire est influencé par René Guénon, mais l’argument prelestique (de "prelest", qui signifie "orgueil spirituel") fait particulièrement écho à ses enseignements, en cela que la vraie religion est contemplative et métaphysique, alors que l’excès de sentimentalisme et de collectivisme constituent des dégénérescences.

13. « La crainte de Jéhovah, c’est la haine du mal ; l’arrogance et l’orgueil, la voie du mal. » — Proverbes 8:13. « Quiconque a dans son cœur un orgueil du poids d’une graine de moutarde n’entrera pas au paradis. » — Sahih Muslim 91a

14. Le choix du terme de subversion n’est pas anodin. Nous pensons que Julius Evola avait tout à fait raison lorsqu’il disait que « les forces secrètes de la subversion mondiale conduisent souvent les représentants d’une tradition à se persuader que la meilleure manière de défendre la leur est de discréditer celle des autres ». L’exclusivisme est une œuvre diabolique, qu’on le prenne au sens propre comme ayant été suggérée par le Diable, ou au sens imagé comme étant portée par ses alliés plus ou moins conscients en ce monde.

15. Nous n’utilisons pas ce terme de "titanesque" que dans un soucis de style, mais d’une manière précise et technique : la destruction de l’environnement à notre époque est nécessairement titanesque, sinon rien ne le serait jamais. En effet, elle est à la fois colossale et démesurée, atteignant des quantités qui donnent le vertige, et digne des Titans, qui sont les forces infernales dans la tradition gréco-latine.

Chapitre 4 : Argument historiciste

La problématique s’élargit lorsque l’on prend en compte le processus historique. Si la vraie religion n’est apparue qu’avec Jésus, ou Mahomet, que faisait l’humanité en attendant ?

La réponse "conventionnelle" a consisté à dire que l’humanité a été longtemps préparée, par une révélation progressive, un dévoilement divin par étapes. Chez les Chrétiens, l’idée est que les païens connaissaient Dieu seulement par la raison, par exemple avec les arguments philosophiques sur son existence ou par l’étude du livre de la nature, qui a lui aussi été écrit par lui. Ensuite, les Juifs ont obtenu une révélation directe sous la forme de prophètes et de livres, ce qui représentait une communication beaucoup plus directe. Finalement, l’humanité dans son ensemble a reçu l’incarnation, sous la forme de Jésus Christ, qui est la forme de communication la plus directe possible.16

Certains Musulmans se contentent de reprendre ce modèle en ajoutant un stade de plus. Pour eux, les Juif ont reçu la Loi, les Chrétiens ont reçu l’Amour, et les Musulmans ont reçu la synthèse parfaite entre les deux.17 Cela représente un modèle de type thèse → antithèse → synthèse qui rappelle la philosophie de l’histoire que Hegel développera par la suite, et qui est largement reconnue comme progressiste.18

On a donc une histoire linéaire, avec une direction intrinsèque (un telos) qui lui est propre, où on assiste à un dévoilement progressif, toujours plus complet, de la vérité. L’histoire a désormais un sens, unique et irréversible, porté par la Providence. Les périodes se hiérarchisent d’elles-mêmes selon leur niveau de développement, les plus anciennes étant les plus inférieures.

Certains Chrétiens ont même insisté sur la descente de Dieu dans l’histoire comme sacralisation de celle-ci et du processus historique lui-même, ce qui justifierait le développement d’une "conscience historique", qui aurait manqué aux époques précédentes.

En effet, nos aïeux ne comprenaient pas le temps comme linéaire mais comme cyclique, et ayant tendance à l’entropie. La situation initiale, qui est bonne, se dégrade progressivement jusqu’à nécessiter une restauration, ce qui forme la base d’un cycle. Dans la Bible, l’état adamique originel est présent comme parfait ou presque, et les premiers hommes de la Genèse vivent très longtemps. Ensuite, la durée de vie va en se rapetissant, ce qui symbolise un déclin. L’Ecclésiaste rappelle lui aussi la nature cyclique du temps en disant qu’il y a une saison pour toutes choses. Daniel confirme qu’à l’âge d’or succède l’âge d’argent, puis celui d’airain, puis celui de fer. De manière plus générale, l’histoire hébraïque est pleine de périodes de décadence qui ne sont résolues que par l’apparition de prophètes ou de grands hommes.

Dans cette vision ancienne, le Christ est un restaurateur. Il est le nouvel Adam, venu annuler les effets de la Chute et racheter le péché originel, ce qui permet un retour au jardin d’Éden, au moins spirituellement. Les exclusivistes sont obligés de négliger toute la partie antélapsarienne, voire antédiluvienne19, de la mythologique judéo-chrétienne, avec tous les signes de déclin qu’elle contient. À la place, ils font du Christ le point culminant d’un développement progressif.

En fait, on pourrait même dire que l’on assiste à un renversement de l’histoire sacrée. Il n’y a plus un âge d’or à l’origine, suivi d’une lente décadence ponctuée de restaurations, mais un développement progressif qui mène à un âge d’or final. Au lieu d’aller toujours vers le pire, l’histoire sacrée va toujours vers le mieux.20 Dans une telle perspective, on peut se demander ce qu’il reste du livre de l’apocalypse, généralement considéré comme une prophétie sur la phase finale du déclin et la restauration qui s’ensuit ; ne soyons donc pas surpris de la voir être réinterprétée dans un sens purement allégorique.

Cette vision de l’histoire fait donc violence aux textes sacrés, mais plus encore, elle fait violence à la structure même de la religion. En effet, elle est censée dévoiler des vérités éternelles, qui ne changent pas, et être la garante de la stabilité de ce dépôt sacré. Il y a donc une tension entre l’exigence de stabilité, d’une wart, et le dynamisme de la révélation historique, d’autre part. Il faut que le dynamisme s’arrête à un moment précis pour justifier la stabilité, ce qui est souvent suspect. Dit autrement, il faut que l’histoire progresse jusqu’à Jésus ou Mahomet, puis s’arrête soudainement de progresser, comme si elle changeait de nature. Si elle a bel et bien une direction, pourquoi arrêterait-elle son mouvement ?

Par exemple, pour les exclusivistes juifs, Esdras doit nécessairement être le dernier prophète, et Jésus et Mahomet des imposteurs. Pour les Catholiques, l’histoire sacrée doit s’arrêter quand Jésus donne les clés de son royaume à Pierre ; elle ne doit pas laisser de marge à des développements ultérieurs comme le protestantisme, ni à de nouveaux prophètes comme Mahomet ou Joseph Smith.21 Pour les Musulmans, Mahomet doit être le sceau des prophètes, sans quoi on pourrait assister à une suite de processus dialectiques du genre décrit plus haut, comme l’affirme le bahaïsme.

Certains groupes "résolvent" le problème en acceptant l’idée d’une révélation permanente, comme les Témoins de Jéhovah ou les Mormons.22 Il y en a même qui vont jusqu’à dire que Dieu lui-même change et évolue. C’est au prix de l’idée qu’il y aurait un dépôt révélé et infaillible de la foi, qu’il faudrait préserver, idée qui était pourtant l’un des fondements de la légitimité religieuse. Si l’on affirme que l’histoire est un développement linéaire, il devient beaucoup plus difficile, voire impossible, de répondre à ceux qui voudraient pousser le processus encore plus loin. Par exemple, ceux qui disent que la première spiritualité humaine fut l’animisme et la pensée magique, qui évolue en polythéisme, puis en monothéisme, pour finalement aboutir sur l’athéisme.23

Cela nous amène au dernier problème, qui est que la tendance dont nous parlons est à la racine de toutes les formes de progressisme, qu’elles soient sociales, économiques ou technologiques. Les exclusivistes se considèrent rarement comme socialement progressistes, donc cela devrait les faire réfléchir.24 Même en dehors de ce cadre, l’idée d’une croissance économique infinie est aujourd'hui la source de graves problèmes écologiques. Il est tout à fait possible que l’exclusivisme soit incompatible avec l’impératif de préservation de la vie, de par ses implications logiques.

Le matérialisme l’est tout autant, et pour les mêmes raisons. On ne peut donc pas se résoudre à abandonner la spiritualité, seule capable de restreindre les appétits humains. Pour cette raison, le pérennialisme est la seule solution culturellement viable pour sortir de la crise actuelle.25

D’ailleurs, les conséquences "historicistes" de l’exclusivisme en font un proto-matérialisme. Le monde de la matière est caractérisé par le devenir et le changement, alors que seul l’immatériel peut être éternel. Pour cette raison, se concentrer sur le développement historique, et donc le devenir et le changement, revient logiquement à se concentrer sur la matière au détriment de l’immatériel et du spirituel.

Une fois que l’on a posé que l’histoire suit une loi de développement linéaire, il importe peu que sa cause soit la Providence divine, comme chez les exclusivistes, ou une force immanente, comme chez Marx ou Hegel. On a de toute façon déjà posé que la nouveauté est implicitement supérieure, que les traditions passées sont réactionnaires ou arriérées, et que les époques ultérieures sont légitimes à se sentir supérieures à celles qui les ont précédées.

L’exemple le plus clair de cette sécularisation est Hegel. Il décrit explicitement l’histoire comme un dévoilement progressif de l’Esprit, tout comme certains chrétiens en faisaient un dévoilement progressif de Dieu, une théophanie. Le philosophe allemand la découpe en grandes époques, comme le despotisme oriental, l’esclavage grec, le droit romain, etc., à la manière des exclusivistes qui la divisaient en un âge païen, un âge juif, un âge chrétien, etc. Il va jusqu’à les replacer dans le cadre d’un processus dialectique en thèse → antithèse → synthèse, reprenant le modèle des exclusivistes musulmans. Pour eux, la Loi juive était la thèse originelle, suivie de l’Amour chrétien qui en était la négation, pour finalement aboutir à la synthèse islamique, qui est une forme d’union des contraires.26

Le plus célèbre des successeurs de Hegel est indéniablement Marx, qui a réinterprété cette idée sous une forme plus économique, divisant l’histoire en périodes caractérisées par des modes de production. Avec lui, l’histoire providentielle des exclusivistes est pleinement sécularisée, avec pour nouveau moteur non pas le dévoilement de Dieu mais la lutte des classes. Ses idées ont eu beaucoup d’influence, allant bien plus loin que les simples progressistes "de gauche" auxquels elles sont généralement assimilées. Par exemple, les adeptes de la croissance infinie, qui sont pourtant souvent très libéraux et opposés à Marx sur d’autres points, voient désormais l’histoire comme une succession de "révolutions", comme la révolution agricole, la révolution industrielle, etc.

Certains disent, à la suite d’Eric Voegelin, que les progressistes "immanentisent" l’apocalypse, c’est-à-dire qu’ils cherchent à transformer la fin des temps et l’avènement du paradis terrestre en un projet purement politique et matériel. C’est une remarque qui a du vrai, mais qui est aussi très incomplète. Notamment, le progressisme immanentise en réalité toute l’idée d’une histoire dirigée, évolutive et divisée en éons de plus en plus "élevés". Il est tout à fait possible que Voegelin soit passé à côté de cet aspect car il est lui-même trop attaché à l’historicisme des exclusivistes pour le confronter comme il se doit.


16. Luther renforce cela en réduisant la notion de "peuple élu" à celle d’un peuple mis à part pour que le Messie en sorte. Ainsi, avec la naissance de Jésus, la mission des Juifs prend fin et avec elle leur statut particulier, tout comme la loi mosaïque. L’épopée du peuple juif et la révélation particulière qu’ils ont reçu sont donc réduites par lui à n’être que des préparatifs à la venue du Christ. C’est l’un des points les plus critiquables de sa pensée, qui est peut-être même lié à son antisémitisme virulent.

17. Notons qu’il n’y a rien de mal à dire que l’Islam représente une voie plus équilibrée, alors que les autres se concentrent sur des aspects particuliers. De même, il n’y a aucun problème pour les Chrétiens à dire que Jésus récapitule les traditions auxquelles il succède. C’est plutôt l’articulation de cette logique dans un cadre exclusiviste et une histoire linéaire qui pose problème.

18. À ce sujet, il peut être intéressant de commenter le verset 2:143 du Coran, qui dit que les Musulmans sont une communauté "du milieu". Cela peut avoir plusieurs sens, comme le juste milieu (l’Islam prône une spiritualité intégrée à la société plutôt qu’un ascétisme), ou le fait que le Moyen-Orient soit situé vers le milieu de l’Eurasie. Cependant, on peut aussi le comprendre dans le sens d’un commentaire sur l’histoire en trois partie selon les exclusivistes chrétiens, avec les païens au début, les patriarches au milieu et le Christianisme à la fin. Cela signifierait que l’Islam rejette cette classification et préfère s’en référer aux patriarches et à la révélation de livres par des prophètes et des messagers, considérée comme une valeur intemporelle et n’ayant pas vocation à être dépassée.

19. Nous utilisons ces termes dans leur sens étymologique et technique. Au sens propre, "antédiluvien" signifie "avant le déluge", et ce n’est qu’au sens figuré qu’il désigne quelque chose de très ancien. En revanche, "antélapsarien" n’a qu’un sens, "avant la chute", mais c’est un terme suffisamment rare pour que nous ayons jugé bon de le préciser dans cette note.

20. On peut considérer que les exclusivistes chrétiens sont plus ouverts à la théorie de l’évolution, car ils n’accordent que peu d’importance à Adam et qu’ils voient déjà l’histoire comme un gain progressif de complexité dirigé par la Providence, comme c’est notamment le cas de Teilhard de Chardin. En revanche, la vision ancienne est plus ouverte à l’astrologie, car les cycles des planètes rappellent ceux de l’histoire. On comprend donc mieux l’utilisation de l’astrologie par les Rois Mages pour identifier le lieu et le moment de la naissance du Christ, par exemple.

21. Joachim de Flore divise l’histoire de l’humanité en trois éons : l’âge du Père avec l’Ancien Testament, l’âge du Fils avec le Nouveau Testament, et un âge du Saint-Esprit à venir, qui pourrait avoir un troisième testament et remplacer les institutions chrétiennes tout comme l’Église considère qu’elle a remplacé le clergé juif. De telles interprétations sont minoritaires mais significatives quant aux tendances implicites de certaines idées.

22. On peut y ajouter le Pape Benoît XVI, qui écrit dans son livre Principes de Théologie Catholique : « L'impetus donné par Teilhard de Chardin a exercé une vaste influence. Avec une vision audacieuse, il a incorpora le mouvement historique du Christianisme dans le grand processus cosmique de l'évolution. » Plus loin : « L'interprétation catholique et l'interprétation protestant du Christianisme font sens chacune à leur façon et sont vraies dans leurs moments historiques. […] La vérité devient une fonction du temps […] la fidélité à la vérité d'hier consiste précisément à l'abandonner et en l'intégrant à la vérité d'aujourd'hui. » Pour la même raison, il considère que Vatican II annule le syllabus de Pie IX, ainsi que les condamnations pour hérésie d’Antonio Rosmini par Léon XIII : toutes ces condamnations étaient vraies au moment où elles ont été prononcées mais ne le sont plus maintenant.

23. On peut trouver des thèses de ce genre chez un certain nombre d’historiens des religions, par exemple chez James Frazer dans son Rameau d’Or.

24. Une personne qui adhère à une idée n’adhère pas automatiquement à toutes ses conséquences logiques, mais sur quelques générations, elles finissent par se manifester et se solidifier, car elles forment un ensemble plus cohérent et élégant. Ainsi, nous ne disons pas que les exclusivistes soient progressistes, mais qu’ils ne devront pas être surpris lorsque leurs petits-enfants le deviendront inévitablement. De même, ce n’est pas un hasard que l’exclusivisme chrétien soit le terreau sur lequel a poussé le progressisme moderne lors de son apparition.

25. De manière générale, les arguments que nous avons avancés dans la présente brochure visent tous à montrer en quoi l’exclusivisme saborde le projet d’une riposte spirituelle contre le matérialisme. Cette riposte étant nécessaire à la préservation de la vie sur Terre, l’exclusivisme s’en trouve être une erreur très grave.

26. On pourrait peut-être rapprocher cela d’idées ésotériques comme la naissance du Rebis en alchimie, mais cela nous emmènerait trop loin. Nous mentionnons cela simplement pour faire un peu de généalogie des idées : l’hégélianisme se compose de concepts alchimiques mal digérés et appliqués à l’histoire humaine plutôt qu’aux opérations chymiques.

Chapitre 5 : Argument pacifiste

Le pérennialisme est la meilleure voie pour parvenir à une paix durable entre les peuples car il éviter les dangers jumeaux que sont l’universalisme, qui nie les particularités, et le relativisme, qui nie les points communs.

L’universalisme considère que l’espèce humaine est parfaitement homogène, et donc qu’il existe un modèle unique qu’il faudrait appliquer à tous. Cela mène à une logique impérialiste où la puissance dominante, aujourd'hui l’Occident, cherche à imposer son modèle aux autres, que ce soit par la force ou par le "développement". En effet, s’il existe un modèle unique, l’orgueil poussera ceux en position de force à se convaincre que c’est le leur. Par conséquent, tout le monde doit adopter leurs idéaux, comme l’Économie, la Science, le Progrès, etc.

Certes, les universalistes disent respecter les cultures locales, mais dans les faits, cela concerne uniquement des éléments superficiels comme le style vestimentaire, la musique, l’architecture, la cuisine, etc., c’est-à-dire touchant à des domaines secondaires, que l’Occident considère comme sans importance et inoffensifs vis-à-vis de ses valeurs clés. Il demande uniquement que l’on participe à la société industrielle et au progrès, et ce sont là des valeurs auxquels il n’est en revanche pas possible de se soustraire.

La modernité dépèce les identités et porte leurs peaux comme des trophées.

Par contraste, certains considèrent au contraire que les différentes cultures n’ont rien à se dire, parce qu’elles sont trop différentes. Une expression culturelle n’a pas à juger une autre expression culturelle car elle ne peut le faire que de son point de vue biaisé. C’est notamment le cas de certains racialistes, qui considèrent que la culture n’est qu’un phénotype étendu, et donc que des groupes humains suffisamment différents ne peuvent pas communiquer à cause de leurs différences biologiques.27

Le problème de cette approche est qu’elle isole complètement chaque culture dans un solipsisme infranchissable. Elle coupe toute possibilité de dialogue, il n’y a plus de socle commun susceptible de servir de base de discussion. Les peuples peuvent s’affronter et se remplacer mais plus se comprendre, car trop prisonniers de leurs biais.

En revanche, le pérennialisme échappe à ce dilemme en posant qu’il existe une vérité transcendante unique (Dieu), mais aussi une variété de peuples.

On pourrait utiliser une métaphore. On pourrait dire que la vérité est semblable à une lumière blanche qui traverse un prisme et se divise en de nombreuses couleurs. La vérité unique, la métaphysique, traverse le prisme de la biodiversité humaine pour produire différentes expressions, adaptées à l’âme de chaque peuple. Il peut y avoir unité sans uniformisation car il y a accord sur les principes.

Les vérités métaphysiques sont aussi rigoureuses et universelles que celles des mathématiques, elles sont susceptibles de s’imposer à tout esprit capable de les comprendre et ont des conséquences dans tous les domaines. Pour cette raison, elles forment une base beaucoup plus stable que les "valeurs" modernes, qui sont à la fois arbitraires, absurdes (par exemple l’égalité), et contraires à l’esprit de nombreux peuples (par exemple le primat de l’économie).

Pour ces raisons, le pérennialisme est la seule approche qui permette réellement de fonder l’amitié des peuples, sans tomber dans l’uniformisation hégémonique ni dans le solipsisme ethnique.


27. À ce propos, Bernard Lugan avait eu une formule assez claire à ce sujet : « Je ne suis pas raciste, je suis ethno-différentialiste. Les Africains ne sont pas inférieurs, ils sont autres. » Il n’y a donc pas de volonté de les subordonner, mais le fait même de ne les concevoir que dans une relation d’altérité empêche tout dialogue sérieux avec eux. Nous ne voulons pas dire que c’est ce que pense Lugan, mais c’est la conclusion logique de son propos.

Conclusion

Pour résumer notre propos : la multiplicité des religions traditionnelles n’est pas problématiques en elle-même, ce qui est problématique est plutôt l’incapacité des exclusivistes à reconnaître l’unité transcendante derrière la multiplicité des formes, et tout ce qu’elle implique.

L’exclusivisme n’est pas seulement une erreur théologique grave, c’est aussi une tentation dangereuse, qui donne l’impression de défendre sa propre tradition alors que l’on attaque les fondements mêmes de toutes les traditions.

Dans le contexte actuel, il n’est que trop évident que ce phénomène est également empiré par la cohabitation forcée de peuples trop différents, ce qui augmente les tensions. En France, Chrétiens et Musulmans se disputent, mais personne ne trouve à redire au shintoïsme ou au bouddhisme, et ce n’est pas un hasard. Il y a d’abord un conflit lié à la cohabitation, qui, par son pourrissement, finit par prendre les contours d’un désaccord religieux, mais ce n’est qu’une apparence extérieure. La majeure partie du désaccord ne fait que masquer le conflit, en réalité.

Si l’on résolvait cette situation, notamment en réduisant la cohabitation forcée, on aiderait grandement à réduire les crispations exclusivistes. Même si ce ne serait pas forcément suffisant pour tout faire disparaître, tout du moins cela suffirait à en éliminer la majorité. En attendant, il faut parvenir à se dire que les Musulmans ont sans doute une foi valide mais qu’on ne veut pas cohabiter avec eux pour autant, ce qui est une nuance parfaitement raisonnable mais hélas trop compliquée dans le monde de la politique moderne. De la même manière, il faut réussir à séparer les critiques légitimes sur ce que fait le gouvernement israélien et la question de la valeur intrinsèque du Judaïsme.

En tout cas, l’exclusivisme affaiblit le théisme en forçant ses différents représentants à se battre entre eux et à se neutraliser mutuellement, avec tout ce que cela implique, notamment sur la neutralisation des types d’arguments. Il introduit les logiques modernes de la compétition et de la croissance jusque dans le cœur même de la spiritualité, ou plutôt il les préfigure et manifeste la même mentalité sous-jacente. Il transforme les religions en identités culturelles en conflit, et se faisant, il affaiblit leur crédibilité, leur universalité, leur humilité et leur transcendance. Ce qui en pâtit, ce sont justement les fonctions proprement spirituelles, métaphysiques et traditionnelles de la religion.